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24 décembre 2009 4 24 /12 /décembre /2009 12:40

Le dîner d'une poétesse en herbe des années 1980, étudiante en sciences sociales, était composé d'une assiette ébréchée, ornée de restes incrustés à même le porcelaine bon marché. Il faut avoir le flair d'un épagneul entraîné à traquer le gros gibier pour s'en procurer une sans prendre un coup dans les tibias ou en plein dans les seins. La lutte est rude lorsqu'on doit se fondre sans se faire écraser dans une queue affamée, transie de froid, étalée bien au-delà de la porte d'entrée de la cantine universitaire. 

Une fois que l'assiette est en sa possession, la jeune poétesse la regarde longuement, détaillant chaque trace de saleté jusqu'à y voir les signes du zodiaque chinois, si ce n'est la maquette d'un journal où elleespère voir briller son nom à la Une. 

Lentement, la file indienne des ventres creux s'ébranle vers les fourchettes rouillées que l'on décolle bruyamment du fond d'une cantine en métal ruisselant de graisse. 

Ainsi commence l'aventure de chaque soir. 

Et toi, fière descendante émancipée d'un grand-père paysan qui ne connut que la louche en bois et la polenta mangée avec un bout de vieux fromage et un oignon écrasé sur la pierre, tu es de la fête. Enfin, tu y es: tu dévisages une créature travestie en scaphandrier, dont on aperçoit surtout les joues blafardes et deux ronds de serviettes vomissant le noir. Elle tâte ton assiette comme une aveugle. D'un geste halluciné, elle étale une maigre cuillère de riz sur toute la surface de l'assiette creuse. Le dîner des futurs exilées, opposants, assassinés, patrons des médias, directeurs de conscience, élus au Parlement et autres rôles tirés au sort était ainsi servi. Il n'y avait pas de quoi en faire un plat.


Plus tard, après la démantèlement du Rideau de fer, on parvient vite à oublier ce que l'on mangeait chaque soir pendant les années d'apprentissage.


Cette scène quotidienne se déroulait à Iassy, centre historique et universitaire de la Moldavie roumaine. Combien de promotions ont vu passer les mêmes assiettes, fourchettes et le riz importé de Chine? Les rondes créatures extraterrestres qui régnaient sur l'estomac estudiantin avaient le pouvoir d'arroser la mince couche de riz gluant d'une ou deux petites cuillères de jus salé que l'on affublait du noble nom de "sauce hollandaise". D'autres expressions fusaient entre les futurs poètes suicidaires et les serveuses extraterrestres qui leur intimaient l'ordre de faire attention à ne pas boire trop d'eau. Qu'à cela ne tienne, l'eau était prestement remplacée par la prune et la bière. 

Manger et boire relevaient de la grande tradition roumaine qui exigeait que l'on subisse la disette pour basculer ensuite dans la goinfrerie du lard et du cochon, pratique quasi-religieuse qui rendait les hommes obèses et impuissants. A défaut de mémoire, les ventres devaient garder un début d'ulcère, marque déposée par les rois, généraux et conducator de la grande Roumanie. Quoi de plus efficace pour maintenir la peur au ventre que l'expérience de la faim mélangée à l'alcool, ingurgité dès l'enfance, que chaque père de famille décantait dans sa cave? 
 

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Published by Maria Maïlat
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art dissertation 06/01/2010 14:18


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