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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 13:26

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Jour après jour, toujours, j’exerce mon métier d’intellectuelle à l’épreuve de l’obligation de construire du vivre-ensemble entre les institutions et les gens. Mon outil se résume à un corps à corps avec les mots. La langue m'a donnée ses livres qui forment la base de ma vie d'intello, mais je ne peux pas me passer de la langue parlée des gens de peu... comme  l'histoire de cette mère dont la fille est placée. 

D’abord, je découvre cette mère par les mots de l'évaluation - observation. Avant de faire sa connaissance, je suis abreuvée par les écrits adressés au juges. Mère que l'on fixe dans l'incapable, la carence éducative, une altérité acculée au danger, une altérité-ennemie, au point qu’elle arrive, maintenant, me dit un professionnel de dire d’elle-même qu'elle EST dangereuse pour sa fille! Un long processus d’accompagnement pour instituteur cette parole-là. Dire, avouer que je me sens dangereuse pour mon enfant. Et donc, demande de renouvellement du placement, cela va de soi. Les choses qui vont de soi oublient la vie qui ne va jamais de soi. Pour moi, ce "renouvellement" pose question. Alors, j'entends la formule définitive: "mère toxique pour sa fille". Etonnement de l’anthropologue devant cette manière de fabriquer l’institution «mère toxique»: c’est une institution bâtie comme une tour imprenable par les apports de la psychiatrie qui galvaude le champ de la pensée politique du devenir parent. Ici, dans l'institution qui porte l'appellation contrôlée de «mère toxique» toute autre langue est frappée de mutisme. On ne parle que la langue psychiatrisée. Et on oublie que notre capacité est instituée par les institutions, que le «statut» surplombe l’individu, surtout quand il est seul devant le pouvoir. (Je peux être capable d'écrire un roman, mais si mon manuscrit n'est pas légitimé, validé, publié par l'institution nommé édition, je suis réduite à une place amoindrie, incapable, impuissante non-reconnue).

Pourquoi cette invasion du pouvoir médical dans la "parentalité" (cf. l'opus du Dr Houzel & co.)? Dans la protection de l'enfant, on nous impose de résonner en terme de maladie cherchant la cause: la "mère toxique" est l'équivalent d'un virus car les deux font parties du même type de chaîne de causalité.

Changer de contexte, modifier le logos et son processus de penser en faisant "un pas de côté", suffit pour ouvrir/découvrir que les parents sont vivants dans le sens de la transmission: ils sont les seuls à pouvoir transmettre l’histoire à leurs enfants. Mais qui les institue de cette façon lorsque leurs enfants sont placés? En se disant que l'on ne peut pas les éloigner comme on le fait aujourd'hui dans le placement. L'institution devrait pouvoir s'interdire d'agir comme cela se passe aujourd'hui... au nom de quelques exceptions, on institue un état d'urgence permanent qui empêche les travailleurs sociaux de penser, de faire un pas de côté, d'imaginer et d'innover des alternatives, du possible dans une autre langue.

....

Cette mère me raconte qu’elle est la fille de son père et la petite-fille de son grand-père, tous artisans, tous jusqu'à elle et ses frères qui ne trouvent pas de travail, parce que personne n’a plus besoin de refaire son canapé, ses fauteuils et chaises... Chez elle, les enfants apprenaient le métier dès l’âge de 3-4 ans, en jouant dans l’atelier du grand-père, sans craindre les couteaux, les aiguilles énormes, les ciseaux, la hache... Aujourd’hui, elle est ce que les institutions appellent «une assistée» ET «une mère toxique». 

Entre deux visites médiatisées d’une heure par mois avec sa fille, est-ce que la vie se transmet-elle? A qui? Comment? Non. Cette mère vit comme si demain n’existait pas. Demain est gommé par le calendrier des visites médiatisées. Car demain, "c'est un autre jour" non-régulé par les institutions, demain c’est le commencement, la liberté, la spontanéité, la vie tel qu’elle se déroule pour vous et pour moi... Et aussi, pour les travailleurs sociaux, la vie est ailleurs, leur vie est ailleurs que là où ils travaillent. Et les enfants placés le savent, ils savent que la vie n'est pas dans les institutions de protection de l'enfant.  Alors, ils font des "fugues" pour entrer dans la vie, rentrer chez eux, voir comment c'est de commencer, d'improviser, d'être créatif au sens de la vie ordinaire. Ils font des fugues pour découvrir le quotidien, la vie ordinaire.

Pour cette mère, la vie avec sa fille est enfermée dans le calendrier établi par l’institution qu’elle doit respecter et qui fait d’elle une «automate» comme elle dit: une mère privée de liberté, de spontanéité, de créativité. Personne ne peut vivre sur commande institutionnelle. Personne n’a d’autorité si elle ne peut autoriser à...  

Dans sa solitude absolue en face des institutions, cette mère continue  de bricoler, tricoter, travailler le bois, identifier les arbres et les insectes, les traces des animaux, supporter la pluie quand elle va chercher des champignons, marcher à pieds quand sa mobylette tombe en panne (elle habite à 20 km du lieu de placement de sa fille).

Elle connait toutes ces choses qui composent la nature, les mots aussi, mais ces mots n’ont pas de place dans les grilles d’évaluation  de l’éducation nationale, dans le soutien scolaire, dans le placement de sa fille. Aucune voie d’institutionalité ne vient légitimer son existence. Sauf la voix du juge qui - lors de l’audience - la désigne comme incapable, dangereuse, carencée... Et puis, «vous pouvez faire appel». Un radeau peut-il faire appel lorsqu’il croise un paquebot? 

Le boucle est bouclée. A qui le tour?

Le tour est aux travailleurs sociaux.  A force d’utiliser cette langue contaminée d’adjectifs disqualifiants que l’on rajoute sans arrêt aux mots père et mère, les ouvriers des centrales nucléaires de la parentalité sont contaminés, parfois à leur insu. A force de générer des processus qui instituent les gens dans la guerre, dans des places d’ennemi, de danger, d’incasable, etc. eux-mêmes ne trouvent plus leur respiration: leur travail est devenu irrespirable. Ils s'aveuglent encore un peu en disant que c'est une question de moyens... Ils parlent encore des moyens, mais n’importe quel moyen supplémentaire sera absorbé par ce processus contaminé d’une exclusion par «inclusion», par ce paradoxe qui rend fou...  c’est à dire par le processus signalement-placement. Les travailleurs sociaux sont eux-aussi institués de plus en plus dans des places d’incapacité, d’étouffement, de malheur, de honte...

Que se passe-t-il? 

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Published by Maria Maïlat
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