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9 mars 2015 1 09 /03 /mars /2015 12:06

Elle n'attend plus et ne laisse plus ses pensées vagabonder ou tourner en rond, elle a décidé de lire chaque matin devant cette fenêtre qui donne dans la rue. Elle lit avant l'arrivée des clients pour le brunch. C'est dimanche. La nuit a été courte. Le lit était vide. La respiration de l'homme qu'elle n'aime plus mais qui fait partie de son chez soi depuis une demie-siècle lui a manquée.

Il travaille la nuit depuis trois mois, il gagne mieux qu'avant.

Ils ont décidé de se séparer, chacun ira de son côté. Changer de vie. Ils ne se disputent plus depuis qu'ils ont pris cette décision. Trois ans de thérapie familiale, deux tentatives d'adoption, leur chien qui est mort à Noël, la jeune femme qu'elle a trouvée dans la voiture de son homme, sans parler du reste, a abouti, enfin, à une résolution partagée devant leur psy et, bientôt, au tribunal.

Elle a mal au dos, ne doit plus penser, cela ne sert à rien d'y penser.

Ce matin, elle ne s'est pas lavée les cheveux. En sortant du lit, elle a enfilé le chemisier en soie qui embaumait déjà son parfum mélangé à la sueur de samedi. C'était donc hier. Elle n'a jamais su comment sentir le temps. Ni les jours, ni les minutes. C'était hier. Chaque jour a ses odeurs, ses lumières, ses énervements, ses espoirs et ses déceptions, mais les jours sont séparés par des murailles noires, elles ne s'enchaînent pas. Il n'y a pas de continuité comme lorsqu'elle lit un livre et que les pages sont numérotées, on peut revenir en arrière ou alors, sauter un paragraphe, quelques pages de description d'un paysage ou d'un événement mineur, par exemple, quand le personnage prend son petit-déjeuner. Ou quand il se prépare à sauter d'un pont très haut et en bas c'est l'autoroute remplie de bolides qui roulent à tombeau ouvert. Le principal c'est de savoir s'il a sauté dans le vide ou pas.

Elle a noué ses longues mèches rousses derrière, sur la nuque. Les cervicales lui font mal.

Elle lit depuis on bon moment quand elle se rend compte qu'elle a glissé un autre livre dans son sac en quittant l'appartement. Un livre qu'elle avait ouvert au hasard. Elle a déjà lu plusieurs lignes avant de réaliser qu'elle est dans un autre livre. Pas de personnages, mais quelqu'un qui dit des choses. C'est un des livres d'occasion que l'homme qu'elle laissera partir bientôt a l'habitude d'acheter. Ce qu'il compte emporter lors de son déménagement imminent, ce sont ses livres qu'elle n'a jamais lu. Elle a décidé qu'elle ne les lira pas. Il les achète dieu sait pourquoi.

Comme ça, dit-il lorsqu'elle lui pose la question.

Il négocie le prix, puis il les range dans son sac à dos rapiécé.

Quand les couvertures ou les pages sont abîmées, il les répare soigneusement avec du scotch transparent. Il note aussi la date de leur acquisition. Elle déteste ça, marquer la date sur les choses. Tiens, la date indiquant qu'un produit n'est plus à consommer. La date de péremption. Elle avait gardé en mémoire la définition de ce mot tiré d'un livre qu'elle a lu quand elle voulait faire des études de droit: "anéantissement des actes de procédure après un certain délai."

Elle répète en remuant ses lèvres: anéantissement.

Elle ferme le livre et lit le nom de l'auteur. Walter Benjamin.

Lentement, comme s'il y avait une force contraire à ses mains, le livre glisse par terre. Elle se penche pour le reprendre, le mettre dans son sac. Les clients vont bientôt arriver. Elle reprendra sa course entre la cuisine et les tables. Quand elle ramasse le livre, de ses pages, elle voit tomber une feuille jaune d'un ancien carnet. Une calligraphie fine, légèrement délavée par le temps.

Elle lit :

"On peut imaginer qu'un animal est content, en colère, abattu ou triste, mais seul l'homme rend l'homme sans espoir. Aucun animal ne fera ce que l'homme fait contre ses proches : détruire leur accès à l'espoir.

Non, nous n'avons rien d'un animal en nous.

Nous projetons sur le naturel notre propre volonté et intention de puissance surtout lorsqu'on a accès aux techniques. Toutes sortes de techniques. En commençant avec les armes, mais aussi les techniques psychiatriques appliquées aux enfants, les techniques des institutions dites d'éducation, qui sont les premiers à détruire l'espoir et le rêve. La technique produit de nouvelles peurs que les animaux ne connaissent pas. La peur de l'échec, par exemple. Aucun animal ne connaît ce genre de peur. Et il n'infligera pas à ses petits la peur de redoubler la classe ou de perdre la clé de la maison. Aucun animal n'enfermera ses petits dans la peur de l'échec."

Elle repose la feuille entre les pages dans le livre et regarde les passants qui traversent l'avenue pour entrer dans le bistrot.

Le soleil brille et inonde la fenêtre ouverte.

Sur le trottoir d'en face, un homme la prend en photo. Il a fait plusieurs prises. Elle le voit. Il vient tous les dimanches vers midi. Il ne rentre jamais dans le bistrot. Il attend comme un chasseur, fait ses photos et s'en va.

Elle lui sourit.

Et ce sourire, seul le badaud le voit. Il échappe à la technique photographique. Il échappe à la description. Son sourire ne figurera dans aucun livre.

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Published by Maria Maïlat
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