Un bonjour de dimanche pour un peu d'altérité d'octobre... Un article envoyé par M. - rencontrée à Cerisy la Salle cet été - m’a fait revivre une petite histoire récente. En septembre j'ai vu une pièce magique avec une actrice qui jouait "le singe de Kafka" aux Bouffes du Nord, "une incarnation saisissante", titrai Le Monde. Cette "incarnation" est Kathryn Hunter, une femme extraordinaire, riche d'une ... normalité. Après le spectacle, elle est venue bavarder avec les quelques spectateurs qui prenaient un verre au bar des Bouffes.
Elle nous a présenté un acteur en disant "il est un des grands"... avec la légèreté et le sourire d'une femme qui n'a pas besoin de briller pour elle-même, ni de se plaindre du fait que "sa" "performance" (qui lui a pris plusieurs mois de travail acharné) ne dure qu'un mois... Ses mots m'ont fait découvrir une chose très rare: la générosité. Et l'importance d'être à la hauteur de l'éphémère, du présent...
Elle nous a dit "un des grands" en posant devant nous l'homme capable: elle a affirmé sa propre capacité de regarder les gens dans ce qu'ils SONT parce que l'être se "construit" par nos regards, paroles, intentions, "usages".
Parce que nous faisons vivre notre responsabilité lorsqu'on parle d'un autre (P. Ricoeur). Lorsqu'on parle d'un autre, il ne faudrait jamais oublié que notre vie en dépend.
Les conséquences de nos paroles formulées à l'endroit de l'autre doivent s'évaluer sous le signe d'une loi universelle: les conséquences de nos propos et actes ("diagnostics", "signalements") devraient pourvoir s'appliquer à nos petits enfants, à nos enfants... aux personnes que nous aimons. (Kant).
Cet homme nommé "un des grands" avait toutes les apparences de cette "chose" que les psys et les travailleurs sociaux appelleraient un "cas" et présentent dans les colloques, réunions de synthèse, etc.
L'actrice du Royal Shakespeare Compagny - par sa parole engagée, "béné - vole", juste humaine, porteuse de cette loi universelle dont parle Kant - nommait cet "autre" parmi les grands. Sa parole situait le "petit homme" parmi les grands. Sa parole instituait l'homme capable à l'endroit de cet homme "épuisé" de se voir confronté à la galère et aux miroirs défigurant son être-au-monde....
A partir de la parole de cette actrice, un homme s'est réveillé: capable. Et le naufragé, le "cas" a levé la tête: une tête d'homme nous a regardé dans les yeux, a parlé, nous a raconté des histoires pleines de vie et de rire... Ce petit groupe était comme un groupe de vieux amis qui se retrouvent pour se perdre de vue, mais surtout, pour ne jamais oublier ce moment.
Peut-être que les singes savent mieux que nous jusqu'où il faut évoluer et faire évoluer la prolifération des rhétoriques destructrices, la production répétitive des symptômes et adjectifs stigmatisants qui détruisent l'accès aux symboles, au symbolique. Sommes-nous les gardiens de cette destruction?
Peut-être que le singe sait vivre autrement: il sait que mimer les savoirs à la place de la "capacitation" de l'être au monde est une forme de non-être.
Même Dieu est un fumeur de Havane, après tout, mes amis. Et je préfère Kafka à...
