Un endroit qui me ramène au colloque sur l'utopie organisé en 1984. L'année Orwell, même pour ceux qui préféraient Stendhal à la Ferme des animaux. L'année de mon périple dans l'Orient Express de Bucarest à Paris, puis en Normandie. La Roumanie était l'enclos des animaux soumis à la dictature. Ce qui n'empêchaient nullement les démocraties de l'Occident de recevoir en grande pompe le Génie des Carpates qui sévissait comme celui de la Corée du Nord aujourd'hui.
En 1984, j'ai été l'heureuse écrivain, sociologue, invitée par Maurice de Gandillac à Cerisy la Salle. La Securitate a fini par m'octroyer un visa pour ce lieu improbable et pour aucun autre endroit: aller-retour, 10 jours de liberté au pays de l'utopie.
Ce voyage mériterait une histoire. Mais, ici, je veux juste dire qu'en 2010, je suis revenue à Cerisy sans Maurice de Gandillac, mais où j'ai retrouvé le même esprit avant-gardiste, atypique, éuropéen. Même si le SCNF a supprimé l'arrêt à la gare la plus proche, le temps sait ralentir et même s'arrêter à Cerisy. Le temps: pour se poser, pour pouvoir prendre le risque de penser.
A Cerisy, les amitiés se tissent sans bruit, attentives aux mots de l'autre. Quelques interventions hautaines ou pleurnichardes du public ont tenu à nous rappeler l'époque intolérante dans laquelle on est plongée, Cerisy la Belle garde toute sa tête tournée vers la pensée, le monde des idées, des intellectuels (mot presqu'interdit en France, tant le populisme ratisse large).
J'étais ravie d'y revenir pour le colloque Kafka en compagnie de mon fils, Aaron. C'était le lieu que nous avons choisi ensemble pour marquer la séparation qui nous attendait le 2 août 2010 et le début d'une autre étape de son chemin d'émancipation. Aaron a été le plus jeune participant au colloque Kafka. Nous avons été ravis de découvrir en même temps les personnes et les films du colloque "voisin" consacré au western. Et cela d'autant plus qu'à partir du 2 août, Aaron a commencé sa vie aux Etats Unis d'Amérique.
A Cerisy, nous avons été ravis d'entendre l'allemand se mélanger au français.
Ce passage par la bibliothèque, le grenier et le moulin de Cerisy, mais aussi par les bois et jardins environants, ce passage par les livres de Kafka et ses aphorismes, a été un voyage de renforcement de ma solitude et de l'ouverture vers la nouvelle vie d'Aaron.
Merci, Edithe, merci, Catherine... Merci à ceux qui ont eu un mot, un regard bienveillants pour ce jeune homme qui avait 19 ans en 2010 et qui n'a raté aucune conférence, aucun débat, passionné par Kafka et par les nouvelles personnes rencontrées à Cerisy.