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29 décembre 2013 7 29 /12 /décembre /2013 14:25

Peu de gens connaissent la vie de père de Walter Benjamin. Ceux qui le lisent savent qu'il était le fils d'un père banquier, marchand et collectionneur d’art qui connut des difficultés financières vers la fin des années 1930, ce qui l’empêcha d’aider son fils, Walter.

 

Walter fut un philosophe collectionneur et un philosophe amoureux. Ce philosophe amoureux a écrit des pages éparses pour une "théorie" de l'amour en tant que patience et inachèvement.

 

Dans ses archives, le lecteur découvre le père. 

Son fils, Stefan Rafael, est né le 11 avril 1918 et meurt le 6 février 1962. Une vie aussi brève que celui de son père, Walter. Le père se donne la mort à 48 ans. le fils a 54 ans quand il meurt. 

 

En 1917, il épouse Dora Sophie Pollak. Le couple vit à Berne et a un fils, Stefan Rafael né en 1918.  Dora porte le nom de son mari (Pollak) qu’elle quitte pour vivre avec Walter Benjamin. Son prénom est identique à celui de la soeur de Walter, son complice et sa camarade lors de leur errance en 1940 de Paris vers Lourde, en France.

 

Le nom de l’ange se glisse dans cette filiation établie par Benjamin pour son fils Stefan Rafael. L’arrivée de l’enfant coïncide avec la période où il travaille pour la création de la revue Angelus Novus qui ne verra jamais le jour.

 

« Depuis la naissance de mon fils » écrivit Walter Benjamin à Gershom Scholem « j’ai tenu un carnet sur ses "opinions et pensées", qui mentionne […] quelques douzaines de "mots et locutions" étranges. »

 

le carnet est tenu jusqu’en mars 1932. Il prit ces notes comme si Stefan était une célébrité, comme s’il s’agissait des mots, opinions et pensées de Lessing ou de Montaigne… A ce titre, il se proposait de les faire taper à la machine et d’en éditer quelques exemplaires dont un fut « promis » à Gershom Scholem.

 

Il se situait dans l’humilité d’un père qui devrait témoigner à la hauteur du fils, tout en plaçant ce fils au même niveau qu’un grand philosophe. Il avait à apprendre en l’écoutant avec beaucoup de sérieux. Ce décentrement loin des postures narcissiques est propre à Walter Benjamin. Il écrit en marchant dans l’ombre, en marge, en silence, sa main écrit fidèlement et son écriture repose sur l’oubli de soi et sur une distance (auto)ironique qui lui évitent les pièges de l’égocentrisme (narcissique) qui fut la plaie de la « littérature de journal » du 20ème siècle (fortement influencée par  Stendhal et Flaubert). 

 

Le carnet du père refermant le langage de son fils Stefan Rafael a été perdu, égarée. Il en reste seize feuilles «arrachées ». Elles contiennent des fragments de son lexique, un petit univers de la vie langagière chez l’enfant. Benjamin a consigné «des formes de langage spirituelles et inattendues ainsi que les altérations verbales » de son fils : description de ses gestes, transcription des mots, des histoires, narrations, tournures de phrases, jeux avec les mots, dialogues. Les expressions du fils étaient pour le père les traces parlées de l’image du monde créée par le fils avant qu’il ne soit « happé » par le mimétisme provoqué, inculqué aux enfants.

 

Le père ne s’intéresse pas à l’acquisition du langage par son fils. Il voudrait collectionner (tel un archéologue) des fragments de l’univers créé par l’enfant et ainsi, être témoin du miracle que tout enfant porte en lui : celui de la création qui se déploie dans sa langue ludique, préservée du formatage des adultes. Il veut noter les chemins enfantins dans la langue, ses déviations, glissements, silences, trébuchements, déformations. Le fait de s’égarer dans la langue est une activité hautement importante qui, par la suite, est interdite aux adultes. L’adulte ne pourra que singer (dans la littérature ) ce fait accessible seulement à l’enfant. S’égarer dans la langue comme fait l’enfant demeure unique dans la vie de chaque personne. 

 

Le carnet s’arrête en 1932 quand Benjamin ébaucha  le début de l’Enfance berlinoise…

 

« Le premier mot mot rempli de sens qu’il prononça, ce fut « Rue ». il levait en même temps le doigt en l’aire, comme faisait Dora en lui disant « Ruhe » (du calme). »

 

« Que chantent les poissons? »

 

« Attraper une histoire » : il cherche dans la poitrine de Dora, prend « quelque chose » et la lui met dans la bouche. elle doit l’avaler et là-dessus lui raconter une histoire. Ce jeu comporte de nombreuses variations.

 

… en allant dormir : » qu’est-ce que je dois rêver? (en développant: et Monsieur Roth? et le Chinois? Et Grete? etc.)

 

Lorsqu’il reçut en cadeau une image sur laquelle se trouvait parmi d’autres un saint, il nomma celui-ci le « Klabautermann » (« goguelin ou lutin des naufrages »)

 

Alors qu’un monsieur (…) s’enquérait auprès de Grete des lignes allant au zoo, Stefan, qui avait entendu, dit: « Oui, le zoo, c’est là où il y a les singes. »

 

le matin au petit déjeuner: « Papa - tu n’es pas cultivé.» (après un laps de temps :) « Tu as la note cinq. »

Il doit prendre du lait chaud, parce qu’il a une toux. Après la première gorgée, il refuse : « La langue n’en veut pas. » L)-dessus : « La langue, elle a pas la toux, elle. »

 

« Mammi, il faut que je te pose encore beaucoup de questions : de quoi est fait le bon Dieu? 

A une autre occasion : de quoi est faie une feuille, …. un arbre, … une viande. »

 

« A ma mère : « est-ce qu’on fait à l’unibibliothèque la même chose qu’à l’université? »

 

 

« Quand on questionne Papa, il est informé de toutes les histoires. papa connait toutes les histoires du monde entier. Mammi, elle connait aussi tous les contes. Bon, je veux dire être au courant des histoires. C’est ainsi comme enchanté. Un papa magique. Quand on a un papa magique, on est un enfant né le dimanche. »

 

Je traverse un monde où les enfants sont devenus les "veaux d'or" des adultes et leur parole comme un faire-valoir des experts et des institutions qui font de sa créativité un "ventre" d'où ils font sortir leurs propres mots d'adultes. Des objets ventriloques. Plus on parle de la protection de l'enfance, plus les condtions de liberté et de bienveillance  nécessaires à tout enfant pour qu'il puisse ETRE un enfant ordinaire sont bafoués. je lis des propos "savants" où les clichés et la bétise balaient la rencontre avec l'enfant et enferme l'enfant dans les citadelles que les adultes batissent pour leurs propres fantasmes tel que leur besoin de liens d'attachement, leur besoin de sécurité, etc. Lire Walter benajmin est indispensable pour se nettoyer l'esprit de ces toxiques véhiculés dans les rapports des experts et les ordonannces des juges en protection de l'enfance. Infans: sa parole est lapidée, dilapidée, détruite avant même qu'il puisse y jouer, trébucher, imaginer, rêver, changer, faire des miracles et des magies.


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Published by Maria Maïlat
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