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3 mai 2010 1 03 /05 /mai /2010 16:43

 

Laura-aux-lilas.JPGUn ministre de l'actuel gouvernement explique pourquoi faut-il produire une loi d'interdiction de la burqa: "Une loi. Parce que c'est la norme juridique la plus solennelle et celle qui est entendue et respectée par chaque Française et chaque Français." Cette affirmation provoque un glissement de sens: s'il s'agit d'une norme juridique, alors, elle doit dire ce que l'on doit faire, dans l'esprit du Code civil. Le glissement de la norme vers le pénal rappelle encore une fois, la volonté de l’Etat de profiter de chaque occasion pour renforcer le tandem “surveiller et punir”. Le Code pénal ne peut pas prendre la place du Code civil sans qu'un tel renversement n'aboutisse à un changement radical de régime politique: la présomption d’innocence et les normes du vivre-ensemble sont menacées par la montée en puissance d’un Etat déboussolé. En réalité, ce projet de loi fixe de nouveaux délits… et la répression gagne en puissance.

Le projet de loi d'interdiction du voile intégral intègre, entre autres, les deux articles suivants:

Article 1 : «Nul ne peut dans l'espace public porter une tenue destinée à dissimuler son visage.» «La méconnaissance de l'interdiction de l'article 1 est punie d'une contravention de deuxième classe de 150 euros». «Peut-être prononcé à titre de peine alternative ou complémentaire, un stage de citoyenneté.»

Article 2 : Le texte crée également un nouveau délit d'«instigation à dissimuler son visage en raison de son sexe». L'acte d'imposer de se dissimuler le visage, par «la violence, la menace, l'abus de pouvoir ou d'autorité sera puni d'un an de prison et de 15 000 euros d'amende». Ce nouveau délit s'inscrit au chapitre 5 du Code pénal.

L’Article 2 prescrit le mode d’emploi par lequel le visage est réduit à un attribut du … sexe. Sommes-nous, de nouveau, emporté par un discours biologique-sexuel qui détruit la culture symbolique du visage? Sans symbolique, les valeurs ne se transmettent pas. Or, la symbolique du visage est loin d’être un attribut du sexe. Suivant le philosophe Levinas, le visage est “le lieu originel du sensé”, ce lieu qui re-interroge le sens de l’apparaître et de l’appartenance dans la société. Le visage signifie “une exposition extrême”, exposition de notre caractère mortel “avant tout savoir sur la mort”. La mort, donc, symboliquement présent, immédiatement présent dans le visage où elle se montre voilée pour mieux mettre en lumière la responsabilité que je dois porter pour l’autre. Pour Lévinas, la responsabilité pour l’autre devrait passer avant le souci pour ma propre personne.

A chaque rencontre, l’autre vient interroger mon inquiétude et ma responsabilité. Combien même ce visage est entouré de mystère ou recouvert d’un voile intégral, il n’en demeure pas moins qu’il est le grand inconnu vers lequel je me dois d’avancer pour entrer en conversation, pour chercher la parole, le dialogue, l'entendement: "qui es-tu?" "Que puis-je faire pour toi?" Dans le noir, ce visage caché se présente à moi afin que je puisse réfléchir à l’injustice que la présence de l’autre suscite dans mon espace. C’est à partir de cet Autre au visage masqué - mais qui est d’autant plus “visible” dans sa vulnérabilité, d’autant plus exposé à l'opprobre public - que le juste appelle à la pensée politique et non pas à un délit. Le visage de l’autre, signifié par l’altérité du voile ou de la nuit noir, est une interpellation lancée vers une communauté: qui pense les articulations entre la justice et l’injustice, entre le sensé et l’insensé, entre le laïc et le religieux... et plus loin, entre le bon et le juste? Le voile pourrait composer un signifiant fort et pacifique qui s'oppose  à la violence légitime de l'Etat et qui pose d'une manière visible une autre frontière entre le "nous" et les "autres", mais aussi entre le religieux et le laïc. Si on n'assume pas ces thèmes de débat, on risque de perdre la face.

Mais dans ce projet de loi, le visage de l’autre, dans la nuit noir ou derrière un voile, est pris en otage comme objet de délit dans une société qui est en train de détruire les repères de son vivre-ensemble: pas de politique pour la transmission et les jeunes, pas de politique de l’hospitalité, pas de politique du travail et du logement… Exit le politique. Le Pén-al recouvre la raison d’être du gouvernement, englobe l’exercice du pouvoir.  

Le visage qui saute aux yeux à cause du voile intégral est un appel oblique, aigu dans un monde où l’on est obligé de constater qu’il n’y a plus qu’un discours incantatoire sur la fraternité, la communauté, la solidarité… A la place d’un retour vers le politique, la Police appliquera des amendes, au même titre que lorsqu’une voiture est mal garée... La loi de la République est rabaissée au Code de la route qui s’applique sans justice, sans système juridique, à partir d'une simple interpellation sur la voie publique par un policier. La Police remplace le système judiciaire : cela ne semble inquiéter personne… Un PV pour le voile intégral? Quoi de plus dérisoire lorsqu’on sait à quel système de valeurs appartient le signe du voile?

Le fait que les politiciens de tous bords tournent autour du même "pot" depuis des mois aurait pu leur ouvrir une autre perspective: se déplacer vers le politique laissant en marge l'obsession policière et pénale. Mais non. On s’y engouffre. Et on perd notre latin, l’esprit de nos lois.

Du coup, l’Article 1 produit des effets collatéraux : outre le fait que l’amende de 150 euros produira un clivage entre les femmes riches et les pauvres, nous voilà, pieds et mains liés, en plein dans la légalisation du voile intégral: il suffirait donc, de payer 150 € pour porter le voile. Les Emirats et les riches Musulmans n’ont qu’à ouvrir un compte en Suisse pour couvrir les amendes et permettre aux femmes de porter le voile en toute liberté en France et ailleurs. Les perdants resteront cloîtrés dans la caverne de Platon équipée de vidéo-surveillance à regarder leurs propres fantasmes bouger sur les écrans plats des platitudes.

 

 

 

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Published by Maria Maïlat
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