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11 juin 2011 6 11 /06 /juin /2011 20:48

 

Sur la table basse d'une terrasse de café, le garçon pose délicatement deux Sex on the beach dans des verres en forme de tulipe, coiffés d'une tranche d’ananas et cerise confite.

L'homme de Nice laisse flotter son regard vers la Baie des Anges, puis vers sa monture. Son casque de moto repose à ses pieds. Son front bronzé se remplit de rides. Aussitôt, il plaque sa main sur la poche de sa chemise noire, côté coeur. Plusieurs fois par jour, cette poche appelle sa main. A l'intérieur, deux portables vibrent, parfois en même temps. Il aime deviner qui l’appelle, mais dès qu’il se pose avec elle, il coupe le son. 

Les saute-mi-davant, beaux parleurs fanfarons et tourne-autour remplissent la terrasse de leurs piaillements, cris de guerre et de "vas-y, dis-moi, vite".

La musique refait le monde des fumeurs de havane et des Krooners.

Le téléphone devrait rester une affaire privée, dit-il au garçon, vous devriez mettre une affiche à l’entrée comme dans les avions.

Après avoir trempé ses lèvres dans le mélange de vodka Tovarich, liqueur de melon et jus de cranberry, il explique que Nice est un village où l’on se méfie de l’étranger.

Ici, la loi nissarde de la bandite ne fut abolie qu’en 1963.

Et puis, l’on connaît mieux ce qui se passe chez le voisin que dans sa maison, mais on ne veut rien savoir. Bouche cousue, fil d’or. Serait-ce une raison pour s’en aller ailleurs? 

Songeur, il caresse sa barbe fraîchement arrangée. Le barbier est un ami d’enfance.

Un coup d’oeil furtif pour voir si elle aime le cocktail qu'elle boit pour la première fois. Il la vouvoie. Elle découvre les écueils et charmes des verbes conjugués dans la conversation à la deuxième personne du pluriel.

Comment avez-vous choisi Nice? lui demande--il. Vivre comme ça, sans famille, ici, ailleurs, toujours sur les routes? Et parler le français comme si c'était votre langue... A Nice, les vieux le parlent à peine. Mais vous? Que cherchez-vous?

Il pose des questions sans attendre forcément une réponse.

Les réponses, dit-il, prennent du temps, il faut les laisser venir, il faut être lent, très lent, autrement, on risque de passer l'un à côté de l'autre. 

Il chausse ses nouvelles lunettes de vue et de soleil. C'est comme une partie d'armure.

Elle dit brusquement vouloir partir avec lui à Los Angeles.

Et vous? lui demande-t-elle.

Il hausse les épaules, fait une grimace:

Sian d’acqui. A quoi bon rêver de Los Angeles?

Le nom complet est Pueblo de Nuestra Señora la Reina de Los Ángeles del Río de Porciúncula. 

Cette fois, il éclate de rire:

Porciuncula? On dirait du niçois. Je précise, lui dit-il en se penchant vers ses seins, que je ne parle pas l’anglais, alors, aux Etats Unis, j'aurais besoin d'un guide. 

Le silence décroît avec le soleil. Le monde entier se concentre sur la côte ourlée de mille lumières.

Fai tira!

Il fait signe au garçon et lui file un billet de cent. 

C’est lui qui offre et reprend le reste et le froisse dans la poche de son blue-jean noir.

Quand il se lève, son corps dépasse en hauteur tous les autres.

Elle marche comme s'il la tenait dans une seule main: femme de l'Est aux talons qui claquent. Il tire un casque de moto d'un des coffres du BMW et lui montre comment l'enfiler, l'accrocher sous le menton.

Son regard est tendre, incrédule. Leur rencontre ne cessera pas de l'étonner.

A califourchon, toute contre son dos, elle lui demande de l'amener jusqu'au bout du monde. Il répond par un signe de la tête, d'accord. Facile. Pour lui, l'autre monde commence dès que l'on quitte la route grouillant de touristes. La frontière est nette: elle reçoit le coup froid, presque glacial, de l'air. La moto traverse la nuit comme l'eau qui creuse la roche. Leurs corps se fondent dans une nouvelle danse où la lenteur doit affronter l'impatient génie zappeur du présent.

Sur le Plateau de Caussols, il arrête le moteur pour lui faire écouter la caillasse qui roule vers le centre de la Terre. L'attente commence.

rochers_caussols.jpeg

 

 

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Published by Maria Maïlat
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