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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 22:36

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Parfois, je restais assise au bord de l’autoroute.  Des heures et des heures. Le vrombissement des voitures me transportait. Je m’endormais, dos collé au poteau en béton qui vibrait. Je me branchais sur la puissance des moteurs. Des milliers de chevaux passaient vers le Sud. Leur cavale traversait mes vertèbres. Je venais du Nord. De mère inconnue. J’aimais penser que j’avais fais ce choix, naître de mère inconnue. C’était comme si je pouvais décider l’emplacement des points cardinaux. Je ne me voyais nulle part mieux placée qu’ici, assise au bord de l’autoroute un jour de grand départ. Les observer. Comment ils s’en allaient, par grands paquets de familles, collés à la chaîne des embouteillages. Et la vie arrivait à son terme. Ils partaient en meute, bobos parisiens, beaux chacals affamés de lumière rouge sang. Le Sud! Les vacances étaient leurs proies. Ils chassaient, capturaient, déchiquetaient le paysage. Le paysage se réduisait à la capture d’images, de natures mortes. Leurs regards formaient une meute qui se jetaient sur le coucher de soleil. Ils mâchouillaient le bonheur dans un studio loué à la semaine, coincé entre deux immeubles et la mer. Les vagues vomissaient à force de les voir arriver. La mer avait la nausée.

L’accident? 

J’ignorais comment je m’étais prise pour tomber. D’un côté et de l’autre de la passerelle, la protection en béton était pourtant là pour empêcher que l’on y grimpe. En bas, un océan lourd de carrés et de rectangles noirs, rouges, jaunes, gris, beiges, verts, bleus, jaunes paradis. Je sentais un tremblement dans les jambes. Et des fourmis qui me poussaient vers le haut, le bas, de travers. La carrosserie amortit la chute. Je me suis coulée dans un berceau en métal. Un cerceau d’enfant tournait sur mon dos, puis rien. Silence. Pas un seul souvenir. Juste l’autoroute et moi. La chute aurait pu me faire trépasser ou me rendre hémiplégique, chaise roulante à vie et roule ma poule. Mais les médecins parlaient d’un miracle.

A la sortie de l’hôpital, lorsque tout ce beau monde hospitalier m’a lâchée, j’ai redécouvert la légèreté de la marche et l’envie d’écrire dans des petits cahiers que je portais dans ma poche. Mais je n’avais plus rien à écrire. Plus de souvenirs. Juste les choses que je voyais autour de moi. Je voulais écrire comment j'ai nargué la mort, l'accident, comment moi, née de mère inconnue, j'ai survécu par miracle. C'était mon sujet. De thèse. Mon doctorat, tu vois, c'était toute ma vie. 

J’ai quitté l’autoroute pour le train. Je le prenais en fonction de mes coups de tête, sur la ligne du 91, tantôt à la Gare Montparnasse, tantôt à la Gare de Lyon. Le Sud brillait dans mes rêves de glace, lorsque je traversais les Alpes sur le dos d’un poney et il neigeait. 

Le train de nuit pour Nice était un peu ma résidence secondaire. Le contrôleur s’ennuyait dans sa couchette. Il me faisait une place pas loin. Il était chaud et ne sentait pas si mauvais que ça. Il calculait combien d'années jusqu'à toucher sa retraite à pleine peau. Moi, que dalle, je ne m'encombrais pas avec les chiffres, vu que je n’avais qu’une date de naissance biologique. 

Mon travail, c’était de rester en vie, comme dirait l’autre.

Le matin, avant de quitter la gare en direction du port, j’avais de quoi me payer un bon petit déjeuner. A Nice, les gens qui descendaient du train étaient attendus par leurs proches. Ils traînaient d’énormes valises, sacs, chiens, marmaille. Moi, rien. Ils étaient énervés, fatigués. Moi, comme toujours, matin et midi, j’étais égale à moi-même. Pour le reste, je n'aurais su dire ni qui ni comment j'étais. Combien je pesais à la naissance? Avais-je crié fort ou juste couiné? Mes souvenirs d'enfance? A défaut, il fallait que je les invente. 

Une fois que le soleil se couchait au milieu de la Méditerranée, je me sentais pousser des ailes. J'avais autre chose à faire que de me comparer aux voyageurs d'un train. J'écumais les lumières de Nice. Les visages que je croisais, je les fouillais, un à un, à la loupe. Mes yeux brillaient comme deux phares d’une lumière bleue électrique. Je savais qu’un soir, un inconnu me donnera un nom. Il m'appellera par mon nom. En secret. 

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Published by Maria Maïlat
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