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24 avril 2010 6 24 /04 /avril /2010 10:22

 

in-nuce-1045.JPGPeut-on approfondir la description de l’accord “divergeant”, ténu, entre les lois et l’injonction éthique de l’agapé (amour, fraternité, soucis de l’autre dans l'enfant, solidarité)? 

Dans la culture chrétienne, l’humain est fondé sur l’amour du prochain. Sans l’amour du prochain, point de salut. Il faudrait donc renoncer à soi pour accéder à soi: un paradoxe extra-ordinaire. La voie vers la plénitude de l’homme dans ce qu’il a de sacré exige que “l’on donne ce que l’on n’a pas” (l’amour) au prochain. Sans le prochain, ni l’accès à sa propre plénitude, ni l’expérience de l’amour, ne peuvent avoir lieu. Tels sont les fondements posés par la culture chrétienne occidentale. Personne ne peut échapper à ce paradoxe qui met à nu notre faiblesse, notre inachèvement et surtout notre condition de mortels agissant. L’agir de la culture chrétienne est contenu dans le paradoxe: pour m’accomplir dans ma vie, il faut que j’aille vers l’autre.

Les réponses à cette culture paradoxale qui danse et fait danser l’amour du prochain, à petits pas, amour dépouillé, vierge de tout image (comme les premières églises romanes), les réponses de la culture chrétienne exige l’invention de la transcendance dans la vie de chacun: 

- quitter les siens et aller voir ce que l’on peut donner ailleurs, à des prochains radicalement différents de nous. 

- prier dans sa demeure, en misant sur la pensée magique nouée dans toute prière, à savoir, que mes mots passant par la force divine, ont des effets dans la vie des pauvres, des nécessiteux, des égarés. Cette pensée magique ne peut trouver aucune explication “matérialiste”, d’où l’opposition des laïcs à l’agapé chrétienne. 

- une troisième réponse est “donnée” par l’argent: la philanthropie est un vaste champ de résolution du paradoxe chrétien de l’amour du prochain.

 

Dans la culture chrétienne, le prochain advient soit dans la parole (la voix), soit dans le visage (chez Levinas qui est une “référence” de la chrétienté après la Shoah).

 

L’agapé est un des piliers de la loi. (“tu aimeras ton prochain comme toi-même”). Il existe un lien d’inséparabilité entre la pensée éthique et la prescription de la Loi: “Etre sous la Loi est une situation de fait auquel Christ lui-même n’a pas échappé.” (GA 4,4) Et avant Christ, Socraté a choisi de “rester” sous la loi en y laissant sa peau. Il a refusé de devenir un évadé, un proscrit.  

 

Cependant, l’amour du prochain pondère l’application des lois par les chrétiens. Je peux appliquer les lois à l’autre, à condition de les tempérer par “agapé”. La loi s’élève dans la parole à la lumière d’une tempérance éthique que je donne à mon prochain. Ici, le concept de juste est le “daimon”, l’aiguilleur de la justice.

 

Le prochain est donc, le voleur, le violent, le criminel. 

 

Mais aussi l’étranger par excellence, celui qui vient d’ailleurs et que l’on ne connaît pas, celui qui “fait peur”. Se pose alors, la question si la loi peut être fondée dans l’amour du prochain lorsque ce prochain se refuse à ma culture, parle une autre langue, arbore des signifiants distinctifs vestimentaires, alimentaires qui ne sont pas les miens...

 

Dans la culture laïque, l’amour du prochain est fondé sur un autre postulat ou, plus exactement sur la déclaration. La déclaration est le premier acte de l’agapé dans la sphère laïque. La déclaration fait office d’acte fondateur. On déclare qu’il y a la possibilité de vivre-ensemble. La déclaration de ce vivre-ensemble est une affirmation dans la négation parce qu’elle se fait par la “contrainte”: l’homme est contraint de vivre avec d’autres hommes. 

 

Le vivre-ensemble contraint est garanti par l’invention de l’espace dit public. L’espace public est rattaché à un temps: le présent. “Ici et maintenant” (hic et nunc) devient le leit-motif de chaque homme et du vivre-ensemble. La magie de la prière est déchue de sa fonction symbolique. La philanthropie devient “incongrue”. L’amour du prochain se vide de sens, tombe dans la poussière. Il reste la première réponse de l’agapé chrétien qui résiste dans la culture laïque et s’impose: “ quitter les siens et aller voir ce que l’on peut donner ailleurs, à des prochains radicalement différents de nous.”

 

Revenons un instant, à la déclaration: étant une chose figée, un “ciment” du vivre-ensemble, la culture laïque doit introduire du mouvement, autrement, le vivre-ensemble risque de rester lettre-morte. Le concept du prochain se déplace dans un domaine que l’on appelle “politique”: on doit participer à l’invention d’une politique de l’altérité. 

 

La politique de l’altérité ne se laisse pas résumer dans une forme aussi parfaite que le paradoxe chrétien (cité ci-dessus). 

 

La politique de l’altérité nous oblige d’inventer des processus imparfaits que l’on remet tout le temps “au travail”: l’hospitalité, le débat contradictoire et le faire ensemble.

 

La question que je me suis posée: “Qui est le prochain dans la législation des années 2010 concernant les mineurs; qui est le prochain et où est la politique de l’altérité? Où et qui dessine la perspective ouverte sur l’avenir du prochain, sur l'hospitalité et le vivre-ensemble?

 

Dans la culture chrétienne, la loi doit avant tout se soumettre à l’éthique de l’agapé, de l’amour du prochain, sans juger ce “prochain”: la loi est “un ultime secours” offert aux hommes par Dieu et le sacrifice de “son fils”. La loi est “comme un phare au milieu de la mer”. La loi n’oppose pas mais rassemble les hommes les aidant à dépasser la lutte identitaire et les égarements provoqués par un attachement irrationnel au sang, à la souche, aux racines, etc.  Cette culture de la loi est relatée par Flavius Joseph dans ces termes: “Chez nous, qu’on demande les lois au premier venu, il les dira toutes plus facilement que son propre nom.”

 

La loi est au coeur de la culture occidentale sur un autre versant: l’Ecriture. L’acte d’écrire et l’acte de déclarer composent chacun une culture très différente de l’autre. La tension entre l’Ecriture, la lecture et l'interprétation, d’une part, et la culture orale d’autre part, introduit une tension permanente qui doit être analysée dans le domaine de l’aide sociale à l’enfance. 

 

Qu’est-ce qu’on écrit et quelle culture de la loi produisent nos écrits?

 

Qu’est-ce que l’on dit et avec qui on vit? Avec qui on “parle la même langue” ou on est en mesure de se comprendre?


Q’est-ce que l’on désigne sous le terme de loi dans l'aide sociale à l'enfance et dans la protection de l'enfant?

Qui protège l'esprit de la loi pour qu'il puisse être "habité" par l'enfant?

 

Le “rappel à la loi” est une formule très utilisée dans les discours des professionnels de l’enfance.

Or, l’enjeu de la loi, ce n'est pas le "rappel", mais l’accueil.

Rappel et accueil s'affrontent.

 

Le rappel à la loi débouche sur l'éternel retour de la vengeance, d'un "juge" armé servant celui qui s'arroge le pouvoir de ce "rappel" et qui empêche de respirer, d'inventer, de devenir; d'aller et venir. Le rappel exige la position de garde-à-vous.

 

L'accueil, en revanche, ouvre. Elle marche, cherche l'endroit où le hôte sera invité à se poser, de quoi on va le nourrir, physiquement, moralement, symboliquement?

 

L'accueil porte d'autres questions: comment accueillir des étrangers que l'Etat stigmatise afin de consolider son pouvoir central? Des étrangers que l'on désignent comme "perturbateurs" d'un fantasme de paix dans un établissement scolaire en crise? c'est quoi l'accueil dans un espace public comme l'école, le centre de soins, le foyer?


La loi dans la culture occidentale a de sens seulement si on peut l’ouvrir vers la politique de l’hospitalité: qui accueille qui par la loi? Quelle est la “nouvelle création” que l’on établit en lisant et en interprétant la loi avec les étrangers (les enfants) qui n’ont pas le même temps historique que ceux qui “maîtrisent” la loi? L'amnésie règne quand l’esprit de la loi est écrasé sous le poids des interdits et la distribution des punitions. Une telle théorie tue l’esprit de la loi et instrumentalise la loi.

 

Rappelons que loi chrétienne est une création due à la rencontre entre la culture juive et païenne. La communauté qui a inventé la loi du devenir est désignée sous l’appellation de “pauvres: “les pauvres désignent les membres de la communauté de Jérusalem sans doute aux prises des difficultés matérielles” (note de J.P. Lémonon - dans Loi-écriture, loi-prescription, loi-agapé, op. Cit. p. 279). Les "pauvres" mettent à l'épreuve la puissance de la loi: si les enfants (que l'on pourrait inclure dans "les pauvres") sont protégés par la loi, alors que deviennent-ils lorsque la loi les a recouverte de la puissance de séparer et de les inscrire dans le devenir? Que deviennent les enfants protégés par la loi de protection de l'enfant? Quel choix s'ouvre à eux dans l'avenir?


La loi de notre culture judéo-chrétienne est fondée sur le choix illustré par Paul de la manière suivante:  “Dites-moi vous qui voulez être sous une loi, n’entendez-vous pas la Loi? Car il a été écrit qu’Abraham eut deux fils: un de la servante, et un de la femme libre.” La loi est précédée par une question dont la réponse doit être une affirmation politique: qui est garant de la liberté et qui de la servitude des gens qui vivent ensemble “ici et maintenant”? 

 

La réponse est donnée par Paul: “Nous ne sommes pas les enfants d’une esclave mais d’une femme libre” (v.30) La vérité de la Loi est la liberté. La vérité qui écrase un enfant, qui l'enferme dans la répétition de la misère, de la stigmatisation, de la déchéance que l'on a déjà observée, évaluée chez ses parents, cette loi n' rien d'humain.


La Loi est avant tout un corpus de droits positifs que l'enfant doit découvrir, apprendre, expérimenter. Une des voies de l'apprentissage, c'est l'école buissonnière, c'est l'oiseau lyre de Prévert ou la transgression dans la bouche des maîtres, c'est l'épreuve face à la mort, la limite qui devient créatrice: l'enfant créateur est la possibilité solaire, mais assassinée qui précipite nos enfants vers le modelage-forçage de l'enfant violent fabriqué par notre société.

 

La loi "charge" les institutions de faire en sorte que les conditions soient réunies pour que la Loi vive AVEC l'enfant et non pas contre lui. Autrement dit, aucun juge ne peut faire l’impasse sur son rôle libérateur, éducatif et humanisant. 

 

La deuxième réponse est donnée par La Boétie: il existe des Etats, c’est-à-dire des organisations surplombant le “vivre-ensemble”, qui utilisent la loi pour modeler des esclaves, des... hors-le-loi, des “incasables”, des enfants-délinquants à 6 ans ou des enfants dit “futurs délinquants”.

 

Sans liberté et sans promesse, sans un espace d'accueil dans la Loi et pour la Loi, la vie civique devient impossible. La loi utilisée comme instrument par le pouvoir d’un Etat ne génère pas de la justice sociale, mais une surenchère des lois qui tendent toutes vers une société irrespirable, de plus en plus répressive. L’homme devant cette accélération inflationniste de la loi ne peut être que défaillant, impuissant, il retombe dans la servitude et de là, dans la révolte de l’esclave.

 

 

 

 

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Published by Maria Maïlat
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