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19 avril 2010 1 19 /04 /avril /2010 12:57

Je marche dans Saint-Denis. C'est la fin de l’été dans l’Océan Indien. Ici, la nuit tombe d’un seul bloc comme la main qui se referme brusquement sur une mouche. Pourtant, il y a peu de mouches. La ville est propre. Les plages aussi. Les gens y font des piques-niques mais ramassent tout, pas une seule boîte de conserve ou papier qui traîne. Lorsqu’on trouve des saletés dans le sable, on peut être sûr que des touristes sont passés par là.

 

Ce soir, l’air se charge de fines gouttelettes qui migrent de l’océan Indien. Le goût iodé, salé, on peut le sentir sur nos lèvres.

 

Dans la rue Pasteur, au Zanzibar Café, un homme à la barbe blanche lit un journal. Immobile. 

On dirait qu’il déchiffre la même page depuis cent ans. 

 

Un musulman grand et maigre, vêtu d’une longue chemise blanche caressée par le vent, marche lentement devant moi. Sur sa tête brille un petit “bonnet” blanc brodé de fil de soie blanc aussi. Dans sa main droite, il porte une baguette. Sa main est légèrement levée vers le ciel. 

 

La rue embaume d’odeur de pain fraîchement cuit chez Castel. Les zoreilles en raffolent de ce pain venu de France. Mais depuis que le pain a remplacé le riz chez les pauvres gens, les zoreilles ont changé de boulangerie, ils vont de “l’autre côté” où le prix de la baguette est deux fois plus cher. 

 

En face, la Maison Greollière, père & fils, propose en promotion du foie de canard mi-cuit. Mi-cuit en pleine fournaise. 30° à l’ombre. Mais les Alizés rendent supportable la chaleur torride. 

 

Le mélange de ces vents étranges et de la terre noire, volcanique, donne l’impression que la Terre est plate et que l’on est de minuscules êtres qui bougent sur la surface d'une table de bistrot.. Un pas malencontreux et nous voilà dégringoler dans le vide.

 

Les arbres du parc où je m'assoie sur un banc ont plusieurs centaines d’années. Ils attestent la disparition d’une forêt primitive dont les quelques spécimens survivent uniquement sur cette île. 

 

C’est l’heure de la sortie des bureaux. La France coloniale garde les privilèges de ses fonctionnaires, bien que les anciennes colonies (rebaptisées Dom-Tom) ne sont plus des vaches à lait, mais des fardeaux. N’empêche, le pouvoir d’achat des fonctionnaires et dix fois plus élève que celui des “indigènes”. On voit sortir les peaux blanches de la Préfecture, Trésor Public, DDE, Tribunal, etc. Transpirant d’une manière particulière, à grosses gouttes, serrés dans leurs chemises blanches et leurs cravates de chez Cardin, costumes gris deux pièces et mocassins pour leurs pieds sensibles. Nez rouge. Cheveux effilochés, plaqués sur le crâne, pas crépus, même pas frisés, surtout pas. Ils forment l’élite férue de cuisine européenne, ne connaissant pas les plats traditionnels des Réunionnais. Il y a quelques années, un des leurs me corrigea: “Madame Maïlat, on ne dit pas malbar mais malabar, vous savez, la sucrerie que j’achète parfois à mes nièces.” Fallait-il que je l’informe que Malbar est le nom de toute une population qui vit sur l’île? La seule excuse: ce fonctionnaire ne vivait sur l’île que depuis quatre ans…

 

Les zoreilles quittent les bureaux, s’engouffrent dans les voitures de fonction fournies par l’Etat avec tous les gadgets. On persiste à les appeler “zoreilles”, clin d’oeil amer vers les anciens maîtres qui avaient comme coutume de couper une ou deux oreilles de leurs esclaves afin que l’on puisse facilement les distinguer dans la masse. Alors, même affranchis, les descendants de ces esclaves savent écouter autrement et chanter comme si les sons devraient nous faire prendre conscience de l’importance de nos oreilles.

 

Les gens de peu ont pris l’habitude de dire “nous zautres” en opposition avec “les zoreilles”

 

Dans la rue, les femmes laissent leurs corps marcher presque seuls, alanguis, nonchalant. 

Toutes portent des talons plus hauts que les miens. Leur peau est créole comme leur langue. 

Une langue: musique retenue sur l’écume transparente de la passion agrémentée d’un zeste de combava. 

Un peu mélancolique, cette passion retenue par les femmes, là, à l’endroit de leurs lèvres. 

 

Ici, je retrouve le désir de ma latinité.

Une latinité dissimulée ou, au contraire, intensifiée, pimentée par l’infusion généreuse des rythmes africains. 

 

Ici, on sait que l’Afrique est le berceau de notre humanité, notre référence maternelle. 

Nous sommes tous des Africains à La Réunion. 

 

Ici, le noir est le commencement de la lumière, des Lumières.

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Published by Maria Maïlat
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