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15 octobre 2011 6 15 /10 /octobre /2011 20:54

Un travailleur social nous dit: «Mme B. va mal. Elle a appris qu’elle n’a pas été désirée par sa mère. Elle pense qu’elle a été placée parce que sa mère l’a rejetée depuis sa naissance.» Mme B a trente-neuf ans. Elle est née dans les années 1970-1980.  Actuellement, sans logement, sans travail, elle est hébergée avec sa fille de 6 ans dans un Foyer maternel.

Le modèle explicatif situe le mal-être exprimé en 2011 par Mme B. dans le désir de sa propre mère: donc, dans un passé «immémorial», sans choix possible. De ce temps, elle n’a aucun souvenir, aucune conscience de sa propre existence et ne pourra jamais interroger ce «désir» érigé en cause première de son mal-être actuel sans avoir recours au discours des experts, comme celui de Paul Laurent Assouan : «La conséquence en est que le désir de la mère s’énonce comme : « Qu’il soit ma malédiction sur le monde. »»

 Au passage, P-L Assouan fustige tout autre référence au désir en la traitant de «benoîte».

La question n’est pas de savoir ce que la mère de Mme B lui a dit, mais comment les professionnels formulent, valident, renforcent le processus de cristallisation d’un mal-être. Quels sont les mis en mots qui cristallisent ce mal-être en tant que norme de l’identité de Mme B? L’identité «n’est pas un acte fondateur mais un processus régulé de répétition»(Butler) avec un renforcement accompli par les institutions qui disposent d’une série de droits, mesures, outils. Quelle pourrait être l’opposition ou la résistance de Mme B face au pouvoir explicatif des experts et professionnels? Car la résistance ne pourra prendre forme que s’il y a un espace de débat contradictoire, des alternatives élaborées à côté de cette explication. C’est par un travail d’opposition, de détournement et de négociation, autrement dit par une «une pratique d’improvisation» (Butler) que le sujet peut parvenir à s’approprier des repères qui l’autorise à s’émanciper, à exister avec les autres et à intégrer son «mal-être» dans cette existence ordinaire, renouvelée chaque jour. Pourquoi choisit-on de renforcer une norme qui l’enfonce davantage dans l’incapacité de se situer en adulte autonome? La répétition en boucle du discours sur le désir, Mme B l’exerce dans le cabinet du psychologue de l’institution, mais aussi avec les travailleurs sociaux. La relation causale entre le fait qu’elle n’a pas été «désirée» et son mal-être à trente-neuf ans s’installe par le mécanisme de la répétition: «Ce n’est qu’en vertu de son pouvoir répété de conférer de la réalité qu’elle est constituée en tant que norme. »

 

Je rencontre Mme B. au cours d’un entretien. Je réalise qu’elle tourne sur l’axe de ce «désir» absent comme si elle était enfermée dans une cage. Elle revient en boucle sur le mot «désirée» qui, dans sa bouche, résonne comme une énigme shakespearienne: «to be or ont to be». Son récit auto-biographique, son image de soi, sont minés par cette explication instituée par les autorités(*) Elle est enfermée dans le ressassement: «J’aimerais savoir pourquoi qu’elle ne m’a pas désirée... Ou peut-être qu’elle m’a désirée, mais ne se souvient plus... Je lui ai posé la question. Elle dit rien, puis elle m’engueule, elle dit que je devrais me trouver un logement, un travail. Elle est âgée et malade. Mais j’ai besoin de savoir pourquoi qu’elle ne m’a pas désirée.» 

Lorsque les professionnels installent un lien de cause à effet entre un concept  abstrait relié à un passé sans mémoire ou a-mémorial, ils mettent en échec le processus de capacitation et leur propre travail, indispensable à ce processus. La capacitation est un processus institué dans l’accompagnement qui déplace une personne désignée par l’incapacité et/ou l’exclusion vers une nouvelle expérience et un travail de mise en récit de cette expérience, de sorte qu’elle met en pratique une expérience de confiance en soi ouverte sur ses relations avec les autres. Or,le processus de capacitation ne passe par par la relation binaire, type «tête-à-tête» dans un bureau, mais par un partage d’expérience nouvelle co-construite.

Au lieu de valider le discours sur le «non-désiré», le professionnel aurait pu, par exemple, parler de la déclaration du médecin à la naissance: le « tu es une fille » du médecin de la maternité qui ouvre «une longue chaîne d’interpellations et d’injonctions par lesquelles l’individu devient fille, se soumet à la loi du sexe biologique, d’une part, et initie, d’autre part, un attachement à cet assujettissement.»

 Ou alors, le professionnel aurait pu utiliser avec Mme B. d’autres références plus pragmatiques: comment elle-même a été accompagnée pendant sa grossesse? Comment elle voit le fait que sa fille grandit? Ou alors, on aurait pu faire une incursion dans l’histoire socio-politique des années 1970-1980 quand elle est née. Ouvrière, la mère de Mme B. a «baigné» dans la confrontation entre deux cultures françaises: celle de la tradition chrétienne où l’enfant était donné/imposé par Dieu dans le cadre du mariage; et celle du choix libre effectué par deux personnes mariées ou pas. C’est en fonction de cette double culture que la mère de Mme B. a porté cette grossesse et mit au monde Mme B. 

 

L’anormalité comme matrice de la norme 

 

La psychiatrie appliquée à la vie ordinaire est une fabrique de normes renversées. Autrement dit, les indicateurs de l’anormalité, de dysfonctionnement et de déviance, maniés dans une logique prédictive, construisent les modèles d’identification, d'assujettissement et de classification des enfants et de leurs parents. Plusieurs générations sont prises dans l’étau d’une normativité bio-psychiatrique qui ne s’interroge guère sur les identités qu’elles provoquent. Un exemple: des articles et livres s’efforcent d’imposer le dogme du fratricide et de la jalousie dans l’ontologie du lien entre frères et soeurs. Bien évidemment, si les institutions utilisent ce paradigme dans l’éducation des enfants depuis leur naissance, ces enfants seront assujettis et incarneront ce dogme: puis, les enfants éduqués de la sorte, serviront d’arguments: «Cela nous confirme à penser que le lien fraternel est ce « lien jaloux» qui n’est pas seulement sublimation de la rivalité, mais se forge dans la rivalité».

 La boucle est bouclée, exit la dimension de l’altérité et le principe de l’hospitalité. Dans cette ontologie, sans la haine, rien n’est pensables. Or, la jalousie, la haine sont des catégories inventées à partir d’un corpus d’aspects hétéroclites que l’on observe chez les petits enfants. Si notre loupe théorique grossit les moments de dispute entre les frères et soeurs, on éduquera leur capacité à se disputer, on cristallisera leur jalousie. Mais de quelle manière on éduque la rencontre avec l’altérité, le principe d’hospitalité (Derrida), si l’expert revendique une seule psychanalyse excluant toutes ces autres ouvertures?

L’inflation de catégories négatives de déviance, carences, pathologies produites par les institutions dans le champ de la «parentalité» rend ce concept impraticable, inutilisable. Dans la parentalité, les normes issues de la psychiatrie surplombent le politique, le sens de la transmission propre à la culture. Les institutions de l’enfance fondent les normes de la naissance sur le sang, le biologique et l’affectif. Dans ce triangle sont inclut des enfants et parents «pris en charge». (formule chargée de pouvoir). Ce triangle rend opaque la culture de la transmission entre parents et enfants. Les critères d’anormalité appliqués à l’inscription des enfants dans le monde font rage. Un exemple: la théorie du «désir sexuel des parents» comme cause première de la «naissance de l’enfant» est en contradiction avec le tabou d’inceste. Est-ce le sexuel qui fabrique des enfants? Et si telle est la norme de la «bonne naissance» à quoi bon accepter l’adoption? Pour ces théoriciens l’enfant est un contenant vide que l’on remplit d’un discours sexuel à outrance, truffé de haine et de «pulsions meurtrières». 

La culture est le fait d’opérer une distinction entre l’engendrement biologique-sexuel, d’une part et la filiation, d’autre part. Filiation, c’est-à-dire l’inscription de l’enfant dans le monde et dans la vie humaine, effectuée par un acte volontaire de reconnaissance et validée par l’Etat et/ou de l’Eglise, instances extérieures à la vie privée des gens. La malaise dans la filiation est aggravée par ce «désir» érigé en norme de «bonne naissance». Le Pr. Catherine Jousselme et Patricia Delahaie vont jusqu’à faire de ce «désir» la condition décisive de la construction de l’estime de soi. Selon ces auteurs, l’estime de soi serait déterminée par le fait que l’enfant a été désiré par ses parents. Ensuite, elles font la description mécanique du «désir d’enfant»: l’axe narcissique (les parents imaginent leur enfant beau, intelligent) et l’axe du «désir objectal»: l’envie d’avoir un enfant pour lui-même. Ces deux axes composent la mécanique du désir et son inscription dans le pathologique: que ça soit «narcissique» ou «objectal», cette théorie du désir nous dirige vers une route sans issue, sans pensée. De plus, histoire de renforcer ce cul-de-sac, les auteurs veulent accréditer l’idée que l’axe «narcissique» est en lutte avec l’axe «objectal». Et de là, elles basculent vers une conception psychiatrique de la parentalité qu’elles enferment dans les «pathologies du narcissisme». Dans ce livre, comme dans beaucoup d’autres, le mécanisme discursif institue le parent et l’enfant dans des normes a-normales, des normes pathologiques. 

Le pouvoir normatif des institutions de protection et d’éducation des enfants est illustré par une citation reprise par les travailleurs sociaux en formations dans un IRTS: «La première pathologie de l’estime de soi est la pathologie qu’on appelle « limite ». Elle se situe entre la psychose, qui est une pathologie ou l’on perd pied, on ne fait plus la distinction entre ses fantasmes, son monde imaginaire, et la réalité extérieure, et la névrose, ou l’on voit les choses telles qu’elles sont. En ce cas, la difficulté provient d’interdits trop forts, bien ancrés dans notre tête, qui étouffent nos désirs et engendrent des symptômes. Très souvent ces enfants passent d’un état dépressif à un état maniaque, oscillant entre « je suis nul » et « je suis super ». Outre les problèmes scolaires et les troubles du comportement, ces pathologies «limites» centrées sur l’estime de soi provoquent de gros handicaps dans les relations.»

Une telle représentation de l’estime de soi ne risque pas de produire des actions d’accompagnement dans la vie ordinaire des enfants, en revanche, il est fort à parier que des enfants seront orientés et finiront par être éduqués, institutionnalisés dans le handicap. 

 

Aussi, il conviendrait de distinguer, la notion de désir - attribut de la sexualité des gens - de la notion de «mettre au monde» un enfant, acte qui s’inscrit dans le temps et qui s’accompagne dans une logique du devenir: devenir parent. La parentalité exige d’ouvrir la pensée sur le consentement, la volonté, la reconnaissance, mais aussi l’assujettissement, la perte, l’horizon de l’autodétermination vers lequel on se doit de conduire un enfant pendant son développement. Mais lorsque les parents sont confrontés à des institutions qui fabriquent leurs savoirs sur  l’in-capacité ou la «non-capacité» (mot improbable lu dans un rapport adressé au JE), les parents sont happés, broyés par ces images identificatoires qui leur sont imposées. Parfois, leur réaction est violente, mais cette violence est utilisée par les institutions comme preuves supplémentaires venant confirmer et conforter les catégories négatives dans lesquelles les parents se trouvent déjà pris (en charge). L’acte de révolte, la dissidence, l’opposition à un système, la colère, l’absence aux rendez-vous ne sont guère pensés sous l’angle de la réciprocité à installer entre parents-professionnels, ni comme des signes de courage et de santé. 

 

La critique de la tendance qui veut nous imposer le discours selon lequel «le désir serait un trait fondamental de notre humanité» pourrait être enrichie par des approches qui situent la volonté, le choix et le consentement comme des champs de travail propres à notre humanité.

  L’approche anthropologique et philosophique propose de déplacer la «métaphysique» explicative et prédictive des pathologies produisant de l’assujettissement pour inventer une éthique du devenir. « La question est: quels choix puis-je faire, étant données ma construction et ma position? Etant donné ce contexte, comment puis-je accroître ma part d’autodétermination ? « (Judith Butler)

NOTES

 

1 Paul-Laurent Assoun « L'épreuve du consentement : à propos du lien fraternel », La lettre de l'enfance et de l'adolescence 2/2001 (no 44), p. 39-49. : www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2001-2-page-39.htm

2 J. Butler, Trouble dans le genre. Le féminisme ou la subversion de l’identité, trad. C. Kraus, Paris, Éditions Amsterdam, 2004

3 Judith Butler, Défaire le genreDéfaire le genre, trad. M. Cervulle, Paris, Éditions Amsterdam. Citée par Lucie Tangy « Le sens du consentement dans l'œuvre de Judith Butler », Tracés 1/2008 (n° 14), p. 277-293.
URL : www.cairn.info/revue-traces-2008-1-page-277.htm.

4 Dans notre approche anthropologique et philosophique, les institutions composent les autorités. Cf. Michel de Certeau, Pierre Legendre, Lévy Strauss, etc.

5 Lucie Tangy « Le sens du consentement dans l'œuvre de Judith Butler », Tracés 1/2008 (n° 14), p. 277-293 : www.cairn.info/revue-traces-2008-1-page-277.htm.

6 

7 Pr. Catherine Jousseleme et Patricia Delahaie - Comment l’aider à avoir confiance en lui?, Editions du Milan, Paris, 2010.

8 Judith Butler - «Une éthique de la sexualité», entretien réalisé par Éric Fassin & Michel Feher, la revue Vacarme, on. 22/2003,  http://www.vacarme.org/article392.html

9 Judith Butler, Idem

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Published by Maria Maïlat
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