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27 avril 2010 2 27 /04 /avril /2010 00:23

 

P1010622 Le visage est un dépaysement qui appelle  l'intention de la caresse, du sourire, l'attente. 

 

Quel homme peut parler de son visage sans avoir connu d’autres visages?

Qui sait reconnaître mon visage sans amour?

L’amour est visage. Sans lui, mon visage se perd dans les brumes des mangeurs d'opium. 

 

Dans l’absence du visage, la chance ne sourit pas. Sans visage, l'homme ne se reconnaît pas. 

 

Une poésie privée de visage, autant que de la rencontre, heurte, se heurte contre la main qui écrit. 

 

Après Auschwitz, après la Shoah par balle, Paul Celan vient à la poésie sans visage.  

Comment nommer cette absence de visage? Ni trou, ni manque. Jeté au-dehors des mots, le visage est la douleur du témoin. 

 

Comment témoigner quand les visages ont disparu, tous les visages, comme si même le mot visage n’a jamais existé? 

 

Comment reconnaître les morts si le poète ne les a pas connus de leur vivant? 

Paul Celan ne peut pas éviter la question posée par Rachel Bespaloff: comment faire en sorte que "le monde hagard recompose sa figure abolit"? Cette question s’impose avec la force de la Méduse. Elle attend. Elle sait. Paul Celan ne pourra pas répondre à une telle question.

Il se laisse dériver au gré du destin contenu dans la langue maudite du Maître d’Allemagne. Ecrire dans une langue qui a anéanti tous les visages et toutes les voix des siens, c’est refuser la pitié et la jouissance. C’est aussi prendre sur soi, toute la solitude de l'"universelle absence" (Lévinas).

 

Paul comme Stig Dagermann affronte l’illusion de l’homme naturel qui vivrait, penserait, parlerait naturellement, comme si tout allait de soi. Les deux savent qu’il n’existe pas de "philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme le poisson dans l'eau ou l'oiseau dans le ciel." 

 

Ecrire et vivre s'unissent sur une ligne fine, tracée à l’aide d’un crayon, entre ma vie et la mort de l’autre. Sur cette ligne ténue, la respiration est une forme de manque. Je respire encore et encore, je respire, mais je n’ai jamais assez respiré. Respirer, c’est dire le manque. L'amour respire.

 

*

Il y a trop de sang. 

Un abreuvoir plein du sang: "ce que tu as versé, Seigneur". L’homme seul s'y penche. Il observe la surface. Il ne voit pas le reflet de son visage. Aucun visage. Ce qu'il reçoit en plein dans les yeux, "ça nous jetait ton image dans les yeux, Seigneur."

Le sang n’a jamais donné au visage une autre forme que celui de la blessure, de la haine ou de la colère. Comment racheter le visage noyé dans le sang? Devant la contagion malade que le sang répand, il n'y a aucun échappatoire, si ce n'est l'évocation de l'image divine. Le témoin penché sur l'abreuvoir, utilisant le pluriel sacré des morts qui ont versé leur sang pour rien, cherche les mots qui réaffirment l'alliance entre l'homme et le divin. Le visage s'évanouit. L'image sacrée pardonne et donne à boire.

"Nous avons bu, Seigneur.
Le sang et puis l'image qui était dans le sang, Seigneur."

Le sang et l'image divine ne sont plus séparés. Le sang n'est plus un lieu de séparation, de tri, de mort.

 

*

La langue est l'origine sacrée de l’homme vivant. Mais vivant comment? Sans visage ? Et le corps? Il est happé, saisissable, vulnérable, tout plié, cramponné. Ce corps retrouve sa puissance grâce à une... conjonction de subordination capable de faire advenir le sacré dans la langue:

" (…) comme si

Le corps de chacun d'entre nous était

Ton corps, Seigneur."

Le corps se cramponne, dégringole sur une planète redevenue minérale, composée de "Cercles,/verts ou bleus, carrés/rouges", un monde de "mille-cristal" qui déferle, a déferlé. La lèpre est pétrifiée. Les syllabes sont "abruptes,/froides-durcies/d'hiver." Le mur éboulé. L'herbe trace l'écriture désarticulée. Puis, dans l'air de cristal, dans la pétrification qui gagne le désert et les hommes sans visage, il y a le vol, l'envol de la chouette.


 

 

 

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Published by Maria Maïlat
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Mailat 10/03/2015 06:42

Comment témoigner quand les visages ont disparu, tous les visages, comme si même le mot visage n’a jamais existé?

Comment reconnaître les morts si le poète ne les a pas connus de leur vivant?
Paul Celan ne peut pas éviter la question posée par Rachel Bespaloff: comment faire en sorte que "le monde hagard recompose sa figure abolit"? Cette question s’impose avec la force de la Méduse. Elle attend. Elle sait. Paul Celan ne pourra pas répondre à une telle question.
Il se laisse dériver au gré du destin contenu dans la langue maudite du Maître d’Allemagne. Ecrire dans une langue qui a anéanti tous les visages et toutes les voix des siens, c’est refuser la pitié et la jouissance. C’est aussi prendre sur soi, toute la solitude de l'"universelle absence" (Lévinas).