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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 19:43

Walter Benjamin nous conte l'histoire d'une poupée, d'un automate qui jouait aux échecs à chaque coup de son partenaire. Un jeu de miroirs permettait de dissimuler le nain tapi sous les jupes de la poupée et qui, par des ficelles, dirigeait la main de l'automate. Benjamin appelle cette poupée le matérialisme historique: c'est le gagnant (ou la gagnante). Le matérialisme historique prend à son service la théologie qui est, aujourd'hui, petite et rabougrie. Elle n'ose pas se montrer. Alors, l'automate lui sert de camouflage. Et les maîtres de la loi et de la psychologie se targuent de découvrir des mouvements mécaniques immuables dans la société, alors qu'ils ne font que dissimuler devant leurs propres yeux, la petite force de la théologie qui anime nos théories savantes.

Mais Benjamin va plus loin: il assimile l'image du bonheur à la délivrance. Au passé qui n'a pas eu lieu. Aux hommes que nous n'avons pas rencontrés vraiment, aux faits et gestes que nous n'avons jamais accomplis, aux voyages que nous n'avons jamais fait. Sous le poids des images brouillées d'un passé qui n'a même pas existé, notre présent vacille et se fige. Or, chaque génération est attendue sur la Terre. A chaque génération revient une "faible force messianique". Sur cette force messianique, le passé jette son dévolu. Il veut prendre sa part. il veut que nous soyons ses ouvriers, que notre messianisme annonce non pas la venue, mais ce qui s'est passé déjà. Et chaque génération s'enfonce de plus en plus dans le passé de celle qui vient de se retirer dans la nuit. Chaque génération se penche pour que rien de ce que les plus anciens ont laissé derrière eux ne soit perdu. Si les souvenirs ne brillent pas à l'instant du péril, la catastrophe se répétera et l'humanité perdra jusqu'à son ombre.Si le souvenir ne brillera pas, les aveugles et les sourds continueront de marcher comme un seul homme à leur perte et à la perte des plus faibles, de ceux qui ne sont pas encore nés. Personne ne peut marcher dans le sens du courant sans se tromper. Le courant est un leurre dans le jardin des savoirs. Celui qui va dans le sens des savoirs établis que l’on vend comme des objets fabriqués à la chaîne, celui-ci participe à la destruction de l’histoire. Celui qui sait et se targue de prévoir et de prévenir fabrique la catastrophe, car il détruit le passé fertile. Il fonce dans son élan prédictif et, voulant prévenir, il détruit, il empoisonne les eaux et enfonce les autres, ceux dont il se pense être le protecteur, dans le malheur. L’autre «protégé» de son passé est jeté dans une lumière si crue que ses yeux brûlent et son cœur explose. Le temps le tient serré dans une limite qui lui interdit de devenir: il ne peut que répéter comme dans une citation, la prévision négative que les maîtres bardés de savoirs lui ont déversé sur la tête. Il ne pourra même pas prendre le risque de l’évasion. (Mais Lévinas pense que si.) Il reste dans l’enclos de l’avenir, suspendu par les pieds, les mains branlantes. Les jours forment un cercle et il tourne dans ce cercle de plus en plus enragé. Personne ne l’entend crier. Personne ne lui ouvre sa maison. Personne ne l’invite à sa table comme on fait avec une ami. Cependant, on le nourrit, on lui donne des habits. Mais ce qu’il reçoit est de l’ordre de la mendicité. Même quand il ne mendie pas, on lui donne comme s’il mendiait. Et s’il a des enfants, ils doivent payer de leur sang le prix du futur vidé de passé. Leurs enfants s’abîment dans la répétition commandée par les maîtres des savoirs prédictifs et protecteurs. Et nulle porte ne leur ouvre le passé du (re)nouveau. 


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Published by Maria Maïlat
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