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  • : Maria Maïlat
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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 10:16

Revenir ici, dans ce lieu virtuel, après plusieurs mois d'absence et trouver sa "maison" habitée par des intrus: des publicités immondes de je ne sais quelle industrie de la viande humaine, des photos de corps disgracieux, dégoulinant de partout pour nous dégoûter à jamais. 

Qu’en est-il du corps humain? Un corps industrialisé, transformé en objet de chirurgie, d'observation psychiatrique ou encore une machine-à-jouir de l’autre que l’on laisse sans papiers, expulsé, couché dans la rue, plaqué au sol par des soldats armés qui le prennent pour un paquet suspect. Ou encore, le corps des vieux dont ont ne sait plus quoi faire et qui rapportent pas mal de sous à l'industrie pharmaceutique et aux maisons de retraite. Le corps des vieux privés de parole et de désir humain, tel que le désir de liberté, d'appartenance, de transmission, d'appartenance, d'estime de soi...

Un corps humain transpercé par le délit de faciès, le délit d'altérité. Un corps que l’on ausculte, épie, filme avec des caméras implantées dans les villes comme des mini-big-brothers Des corps sans mémoire, atteints de diarrhée verbale et acculés à une seule forme de culpabilité: la culpabilité d’être différent. 

La culpabilité de ne pas jouir des apparences et de la pensée unique comme «tout le monde». La culpabilité de ne pas. Chez Bartleby, le geste inhérent à son humanité est indissociable de son corps, de sorte que son dire «je préfère ne pas» se manifeste par la disparition de son corps. Chez nous, l’homme occidental a été frappé par un désastre. Le désastre d’un clivage au coeur de l’être, au point que l’être est pris comme non-être. La fission a eu lieu: je passe ma vie à ne pas être et ma culpabilité se répend partout, contamine tout ce qui m'entoure. Il n’y a plus l’arbre de la vie pour installer la frontière entre être et non-être. Il n’y a plus d’arbre du tout. Il n’y a plus que ce dessert où erre les mots, le verbiage, les individus honteux de leur corps, il n’y a que le dessert si redouté par Nietzsche. L’être pris comme non-être nous fait dériver vers un totalitarisme-sans-nom. 

Etre et non-être sont entrés en fission et ont entamé le cosmos. Le chaos ne vient pas de là où les maîtres du monde disent qu’il doit venir, non, jamais. Le chaos n’est pas le retour au religieux ou la menace des attentats musulmans ou asiatiques. Le chaos est disséminé dans nos corps et dans nos relations humaines. C’est la guerre de tous contre tous, mais si «naturelle» que l’on l’applique dès le réveil comme on se brosse les dents ou l’on prend sa voiture. On peut même prendre un café au bistrot du coin et écouter paisiblement la haine de l’autre exprimée par l’agriculteur quand il dit qu’il se réjouit de ne pas avoir à buter des «Roms» au dehors de ses terres. Avant de s’ériger en «raison d’Etat» le totalitarisme de la guerre de tous contre tous dépose ses larves dans les regards et les rapports humains d’un village, d’une rue, d’un hôpital, d’un service social. M. Haneke dans son film «Le ruban blanc» narre ce mouvement «naturel» des larves du totalitarisme dans la vie ordinaire d’un village qui pourrait être situé n’importe où en Europe. 

Là, dans ce film, ce sont les corps des enfants qui subissent les actes d’extermination de l’homme par l’homme. Le corps humain est piégé par la logique exterminatrice de son humanité. L’humanité n’est pas naturelle, elle ne le sera jamais. L’humain se situe dans la nécessité volontaire de l’altérité, du fait que la parole est parole donnée à un autre mais ce don pase par les tiers. Le corps humain est culture de la promesse, circulation éveillée du don et responsabilité pour l'autre qui  son tour répond de l'autre... au sens que Lévinas accorde à ce mot. 

Mais cette altérité du corps humain a été affublée d’abomination. Avant, il y avait aussi les mécanismes raciales de la discrimination/stigmatisation de l’autre. Mais depuis la deuxième moitié du 20e siècle, l’abomination - tout en douceur - pénètre chaque corps humain, notamment par le scientisme médical et psycho-biologique qui érige le biologique en Idole de la cité des hommes.  La traçabilité de l’homme par l’homme est un des monstres né de ces mécanismes psycho-bio-technicistes nourris par les «valeurs» judéo-chrétiennes.  

Un exemple. Au nom de la tradition chrétienne et des «valeurs» occidentales, toute une partie de la société s’empare du concept de traçabilité de la viande humaine au même titre que de la viande bovine. Une affiche que des manifestants brandissaient contre le «mariage pour tous» en mai 2013 illustrait cette composition meurtrière entre les «valeurs judéo-chrétiennes» et la bio-technologie qui fait du génome l’Idole absolu de la cité. La vie humaine  est enfermée dans la «pureté» d’une transmission biologique. L’affiche en question montre une tête de vache colorée en rose et un petit bébé en bleu, nu, vu de dos (cf. l'image ci-dessous). La vache et le bébé forment les deux termes de la comparaison. Le petit enfant est utilisé par l’adulte ventriloque qui lui fait dire : «moi aussi, je veux ma traçabilité!» Cette image concentre la vision que notre société se fait d’elle-même sans aucune capacité de recul, sans aucune lucidité. Une société qui se targue d’être «civilisatrice», férue de sciences, remplie d’observatoires de ceci et de cela, de groupes de travail, d’équipes de recherche en sciences sociales, génère la destruction de ses fondations. En occurrence, cette image replace l’enfant dans son étymologie: «dépourvu de parole». INFANS. Oui, l’enfant ne parle pas, pas plus aujourd’hui qu’au Moyen Age ou dans l’Empire roman. L’enfant «se fait» parler. On le fait parler. L’enfant ne dit que ce que les adultes lui apprennent, lui inculquent, lui greffent sur la bouche, sur le corps, en fonction des contextes, pouvoirs, buts visés. Il faudrait des années (et parfois une vie ne suffit pas) pour désapprendre le verbiage, les discours dogmatiques, les récitations par coeur, les préjugés et les clichés greffaient sur la langue de l'enfant. La parole n’est pas donnée biologiquement ni avec son sang ni avec le lait, soit-il bu au sein biologique de sa maman. Alors, voilà que l’enfant bleu de la famille judéo-chrétienne française - soutenue par le scientisme religieux bio-psychologisant - se fait «parle». Se fait avoir. Et que dit-il? Quel sens donne sa parole à la comparaison avec la vache? L’enfant se fait dire qu’il n’est qu’un bout de viande que l’on commercialise au même titre que l’entrecôte, le steak, la langue, etc. des bovins et dont le consommateur veut savoir la traçabilité jusque dans son assiette. Et personne ne semble s’étrangler à l’idée qu’une telle comparaison légitime implicitement le cannibalisme. Ceux-mêmes qui crie aux loups quand tout une société fait entrer dans la bergerie le monstre du cannibalisme. Ceux qui ont peur (disent-ils) que le mariage pour tous fera de l’enfant un objet que les couples homosexuels voudraient «acheter», ceux-là ont une conception BOUCHERE de l’enfant et du corps humain. La conception bouchère de la filiation «dont les effets destructeurs ne sont pas aussi immédiatement perceptible» mais qui touche les fondations de notre culture. Il n’y a pas pire continuité du fascisme et glissement vers le totalitarisme ordinaire «naturel» dans notre société que ma «réduction de l’identité humaine à une supposée vérité biologique». (cf. G. Canguilhem, Pierre Legendre, J-C. Guillebaud,Alain Soupiot). (à suivre...)

 

 

 

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Published by Maria Maïlat
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