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2 mai 2010 7 02 /05 /mai /2010 10:01

 

Klauss-Mann.jpgLa période 1945–1955 a été celle de la fin de la guerre, de la reconstruction politique, sociale et économique de l'Europe, mais aussi le début d’un processus d’amnésie organisée et de recyclage tenace des idées nazies qui ont traversé le siècle dernier et que l’on retrouve aujourd’hui à l’œuvre, aussi bien en France que dans les ex-pays de l’Europe de l’Est. Klaus Mann a été témoin averti de ce processus, à savoir, la fabrication des «nouvelles identités» par les intellectuels qui ont dévotement soutenu le système totalitaire nazi. 

L’essai de D. Strauss et D.L. Miermont  Klaus Mann et la France, un destin d’exil (édition bilingue, Goethe Institut/Seghers, 2002) permet de mesurer l’étendue du désastre qui a frappé Klaus Mann et d’autres écrivains lucides et intègres de sa génération qui ont résisté aussi bien à l’attirance du fascisme qu’à celle du stalinisme. 

La tragédie de Klaus Mann est exemplaire pour plusieurs raisons. D’abord parce que dans son journal, très tôt, il note le malaise que lui inspire Hitler et le système nazi. Contrairement à ceux qui finissent aujourd’hui par admettre que l’adhésion fasciste des écrivains relevait d’une «maladie de jeunesse», Klaus Mann ne s’est jamais laissé prendre par cette «épidémie». Dès le 16.02.1933, il note : «Lecture des journaux. Toujours cette sensation de nausée. Redistribution des postes typiquement fasciste. Dictature à peine voilée.»

 La parole lucide et responsable était donc possible au sein même de cette génération. Lorsqu’en 1933, Gottfried Benn se rallie à la dictature nazie, Klaus Mann proteste ouvertement dans la presse: « … Il va à sa propre ruine en se prostituant(…)Le spectacle de cette trahison de l’esprit (…) nous enseigne une chose encore : pas de pardon pour les traîtres.» Après la guerre, Benn déclare que le jeune Klaus Mann «avait mieux cerné la situation et pressenti l’évolution des choses. » Benn a l’honnêteté de reconnaître son erreur et de l’assumer. Cette attitude n’a guère été visible chez le moraliste Cioran et encore moins chez l’historien des religions mondialement connu, Mircea Eliade. A l’antipode de Klaus Mann, Mircea Eliade a pratiqué intensément la perversion et le maquillage du passé: devenu célèbre, Eliade écrira en 1973 à son collègue Gershom Scholem: “ Je n’ai publié aucun article dans la presse roumaine”... Eliade fait référence à la presse roumaine des années 1930 et 1940 qu’il a truffée de dizaines d’articles fascistes et antisémites du temps où il était un des candidats aux élections d'un parti radical-fasciste. Plus tard, peu avant sa mort, quand on lui demanda quelles étaient ses préoccupations d’alors, Eliade répondit: “ Étudiant, j’avais quitté la Roumanie pour l’Inde. J’ai donc ignoré le nazisme naissant. Lorsque je suis rentré, en 1932, je voyais comme tout le monde le danger d’une dictature, mais je n’avais pas de but politique précis. La menace était là et je me demandais ce qu’on pouvait faire. Mais cela ne me préoccupait pas.” Mensonges que l'on continue d'affirmer dans les dictionnaires à la lettre E, comme Eliade...

Dans les années 1940, l’existence des camps de concentration est une réalité dont Klaus Mann témoigne dans la presse en 1945, alors que nombreux intellectuels ont choisi de se taire ou de feindre l’«ignorance». Naviguant dans le monde d’après-guerre, Klaus Mann se rend très vite compte que les intellectuels cosmopolites, «précurseurs et pionniers d’une civilisation universelle», ne sont pas les bienvenus. Ils sont marginalisés, déconsidérés et éreintés. D’abord par la rumeur empoisonnant leur créativité: leur oeuvre ne mériterait pas qu’on s’y attarde. Ou, pire: le soupçon qu’ils manqueraient, hélas, d’originalité, peut-être même qu'ils seraient rien d’autres que des plagiaires! L’équilibre psychologique de Paul Celan, rescapé de la Shoah de Bucovine, fut laminé par ce fléau qui sévissait encore dans les années 1960 et qui n’a jamais cessé depuis. Reste à comprendre pourquoi au sortir d’un système totalitaire – brun ou rouge – ce sont les opportunistes qui l’emportent haut la main, ceux qui savent retourner leur veste et connaissent parfaitement les rouages du pouvoir. Klaus Mann les a vu à l’œuvre après la chute de Hitler, en Allemagne. Quelques décennies plus tard, je les ai vus aussi se replacer dans le système «démocratique», après la chute de Ceausescu, en Roumanie. Ils savent flatter l’inépuisable nationalisme, alimenter la haine de l’autre, le fantasme des complots contre les «valeurs» simples et autarciques de l’autochtonie. Ainsi, dès 1946, Klaus Mann observe les «pourritures» qui montent sur la scène et se font applaudir. En Allemagne, Gründgens, ami de Göring, continue lui aussi sa belle carrière. Klaus Mann note : « Si Gründgens est fréquentable dans les salons, alors pourquoi pas Emmy Sonnemann? Peut-être l’un des gazés d’Auschwitz a-t-il laissé une quelconque œuvre posthume dans laquelle cette grande dame pourrait refaire ses débuts? La très chère ignorait probablement tout de ce qui se passait à Auschwitz… » 

Exaspéré, confrontés à la prolifération de ce que Paul Celan appelait les «pseudo-profils», Klaus Mann lance ironiquement en 1946 : «qu’est-ce que l’art a à faire avec la politique?» Cette même question continue de tourmenter les écrivains de ce XXIe siècle. La réponse pourrait prendre la forme suivante : la création littéraire est la seule qui dépend entièrement des mots; elle est donc inéluctablement rattachée à la parole humaine, instituée dans la sphère du symbolique et donc, du politique. Impossible d’admettre que les mots de l’écrivain n’ont pas un impact sur le réel. Le réel est notre création collective : « il lance ses grands chiens sur nous il nous offre une tombe dans le ciel ». Paul Celan l’a compris autant que Klaus Mann. Chez eux, le suicide s’apparente à un acte de l'être décalé dans l'affrontement poétique et politique de l'éternité par la mort physique, laissant derrière soi, les mots écrits, les livres, les manuscrits.

Dans l’ambiance délétère d’après-guerre, en 1949, isolé, fatigué, Klaus Mann a conçu un appel au suicide collectif des intellectuels: «Nous en sommes arrivés à un point où seul le geste le plus dramatique, le plus radical aurait une chance d’être remarqué et de réveiller la conscience des masses aveuglées et hypnotisées». Ses propos se trouvent à des années lumières du cabotinage et du baratin "occulte" sur le suicide concoctés sur la Rive Gauche, après une bonne sieste, par maître Cioran. En même temps, Klaus Mann refuse d’accepter la fatalité du nazisme et affirme que ce « que l’homme a déclenché sur sa propre tête» ne s’apparente nullement à une catégorie divine et inéluctable mais trouve son origine dans la responsabilité humaine. La première exigence de l’écrivain serait de ne jamais se considérer une victime. Nous sommes responsables de ce que les écrivains disparus avant l’heure nous ont légué. 

La littérature est une superposition de labyrinthes. Ceux qui ont traversé le siècle et ont produit une œuvre reconnue et largement diffusée ne devraient pas l’emporter sur ceux qui ont gardé la flamme de la révolte allumée dans les recoins des bibliothèques en y laissant leur peau. Quel aurait été le paysage littéraire et politique du XX-ème siècle si Klaus Mann avait continué d’écrire aux côtés de Paul Celan, Benjamin Fondane, Boris Pasternak, Marina Tsvétaïeva, mais aussi Walter Benjamin, Heinz Liepmann,  Stefan Zweig, Virginia Woolf, Mihail Sebastien ou Daniil Harms, Miklos Radnoti? Je pense aussi à ceux qui, avant même d’avoir réussi à donner une œuvre, ont été exterminés par les deux totalitarismes, brun et rouge. Assurer la continuité de ce chemin, à la fois réel et virtuel, est un de nos devoirs. Un devoir symbolique placé très haut par Paul Celan, «là où la mémoire s’enflamme,/le souffle, unique, vous saisit.»

Dans la pensée de Klaus Mann, le cosmopolitisme culturel dont je me sens "contaminée" à jamais se situe sur le Vieux Continent : «Europe ! Ces trois syllabes devinrent à mes yeux la quintessence de ce qui est beau et digne d’efforts (…), une profession de foi politique, un postulat intellectuel et moral» notait Klaus Mann. Son credo est plus actuel que jamais.

 

 

 

 

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Published by Maria Maïlat
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