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18 février 2013 1 18 /02 /février /2013 03:05

Un point de capiton

 

Certains institutions et porte-parole de la protection de l’enfance se considèrent missionés avant tout pour garantir à l’enfant ses "droits", « ce qui équivaut à lui supposer d’emblée la pleine possession de ses moyens, à lui reconnaître un avis au même titre que celui d’un adulte, à s’adresser à lui comme s’il était en mesure d’assumer pleinement sa réponse. Or, le propre d’un enfant - d’un in-fans, d’un "non parlant", comme le dit l’étymologie - c’est qu’il lui faut pouvoir "grandir" »

 entouré et orienté, voir éduqué, par ses parents, son réseau de parenté et par des proches de la société civile (les marraines, les parraines, les voisins...). Grandir inclut aussi un long apprentissage de la fraternité tant avec ses frères, soeurs, cousins/cousines, qu’avec ses pairs. 

Le postulat d’un enfant « en totale possession de ses droits », traité d’égal à égal avec les adultes, est utilisé par certains professionnels pour construire un pouvoir de sentinelle postée sur la frontière opposant « droits de l’enfant » au « droits des parents », comme si l’enfant serait un objet désincarné, hors histoire, hors contexte anthropologique, psychologique et économique, l’objet du discours «militant». Certains peuvent aller jusqu’à hisser l’enfant mort suite à une tragédie comme « preuve à charge » de tout un système de protection ou comme anathème frappant la fonction parentale dans son essence. Ces fonctionnements amplifiés par les médias et par la « vulgate psy »

 sont en vogue dans la société du spectacle. Le mot « enfant » se trouve plastifié dans un système de représentations savantes et d’opinions-vérités qui, parfois, le propulse dans une demande de... révélation.

 

La parole de l’enfant n’est ni insufflée par un djinn ni le fruit d’une illumination divine. L’enfant apprend la langue dans laquelle il baigne. Elle se matérialise dans sa vie quotidienne et le marque lors des moments intenses, ritualisés. Il n’est pas anodin que le conte est le vecteur de la langue de l’enfant (il peut re-écouter maintes fois le même). Pour accéder à la parole, l’enfant doit donc suivre le chemin tortueux de l’apprentissage, chemin construit en fonction des grammaires et des clés de compréhension

 qui lui sont transmis par les adultes dans un contexte culturel qui dépasse ses parents. D’autres institutions et adultes ayant autorité inscrivent l’enfant dans un processus de socialisation extérieur à sa famille. Comme dans toute structure politique et juridique, en protection de l’enfance, « la langue des institutions possède le pouvoir symbolique qui a pour enjeu la formation et la réformation des structures mentales. Bref, il ne s'agit pas seulement de communiquer mais de faire reconnaître un nouveau discours d'autorité, avec son nouveau vocabulaire politique, ses termes d'adresse et de référence, ses métaphores, ses euphémismes et la représentation du monde social qu'ils véhiculent. Ce qu'un tel discours énonce et impose (...) est indicible dans les parlers locaux façonnés par des usages »

 de la vie ordinaire. 

 

Il est rare que l’on érige la parole de l’enfant en « idole de la cité.»

 Néanmoins, lorsqu’il est pris dans les dispositifs d’ « enfant en danger », les techniques et procédures tentent d’extraire une quintessence de parole révélatrice. La logique de la révélation sacralise la parole de l’enfant au point que les repères habituels de la communication avec l’enfant sont balayés. Pourquoi ? 

 

La parole de l’enfant serait-elle la « voix de la vérité divine » qui ressusciterait le mythe de l’innocence pour les nostalgiques du « paradis perdu »  qui veulent croire que   « la vérité sort de la bouche des enfants » ? Ou serait-elle assimilée à la voix des sirènes que l’on cherche et redoute à la fois ? Selon le philosophe Adorno, les sirènes (comme l’enfant ?) posséderaient une connaissance de la vérité à l’état pur que les hommes ne peuvent point acquérir sans mettre en danger leur propre vie. La parole et la voix de l’enfant ne seraient-elles une variation du mythe terrible des origines qui situe l’humanité à l’état de la nature, hors histoire, dans un face-à-face terrible avec le ventre maternel, mythe que les adultes cherchent en écoutant l’enfant comme Ulysse enchaîné au mât, rivé à l’impuissance, ou comme les matelots sourds, condamnés à entendre seulement leur propre monologue intérieur ? Sous les discours techniques et cliniques, une pensée magique semble entourée l’enfant et sa parole.

 

Pris dans le filet de sa protection, l’enfant se trouve placé dans une institution. En placement, sa parole ne semble plus être un point de capiton du système. Alors que le moindre indice de danger et/ou de maltraitance est prélevé dans sa parole au cours de la procédure d’information préoccupante, une fois placé, on ne lui demande pas de choisir le rythme de sa vie, les règles, le fonctionnement du foyer, les menus, les sorties, etc. On ne lui demande pas non plus de « passer son Bac» comme l’affirmait un cadre de la protection de l’enfance récemment. Les mots et les techniques d'observation lui attribuent des marqueurs identitaires du côté des troubles de comportements, des symptômes, des manques, des handicaps. Que l’enfant ne possède pas une subjectivité et des savoirs innés, jaillissant d’un quelconque « héritage biologique » est un lieu commun. Cependant, les nombreuses analyses de contenu des discours et des écrits des professionnels portés sur les enfants placés « naturalisent la dé-privation linguistique de l’enfant exclu de la société civile et lui donnent l'apparence d'un handicap originel (et presque d'une tare génétique): la liquidation de l'inégalité scolaire devient une affaire d'orthophonie. Du coup (...) la définition des critères de la réussite scolaire se réduit à une solution purement technique ou, si l'on préfère, technocratique.»

 

Lorsque les parents se trouvent confrontés à la langue officielle de ceux qui ont autorité et font usage de la « parole de l’enfant » que se passe-t-il ? Bourdieu et Boltanski parleraient d’une « rhétorique du désespoir » utilisée par « les plus démunis culturellement dans les situations officielles, dont les caractéristiques les plus fondamentales sont la verbosité, l'imprécision, la confusion qui peuvent aller jusqu'à l'amphigouri.»

 Confrontés à la langue officielle des institutions, la langue familière qui fait partie de la vie ordinaire et ne se distingue jamais en tant que discours officiel ne donne pas aux parents une quelconque reconnaissance de leur autorité. Car «il n'y a donc pas d'autorité sans reconnaissance.»

 

Privés d’une vie privée au quotidien tel qu’elle est garantie par la Constitution, les parents et leurs enfants limitent leurs échanges à ce que Bourdieu et Boltanski appellent un « minimum vital linguistique» qui, parfois, épouse le silence. Mais le silence est un indicateur négatif comme bien d’autres. Le professionnel l’assimile au rien : « Lors des visites médiatisées, ils se saluent à peine, se regardent peu. Les enfants jouent seuls. La mère ne les embrasse pas, n’exprime pas de tendresse... Les parents restent assis sans parler. Leurs enfants chuchotent entre eux. Je crois qu’ils n’ont plus rien à se dire. Franchement, à quoi sert de les mettre ensemble ?» 

Parfois, la rhétorique du désespoir quitte le silence et bascule dans l’imprécation, le juron, le blasphème, l’insulte, bref, la « violence verbale ».

 

 

Le dicton africain en protection de l’enfance: tout enfant a droit à un village

 

«Il faut tout un village pour un enfant. »  De quel « village » 

 parle-t-on lorsqu’on évoque ce dicton africain à la tribune des Assises de la protection de l’enfance en 2013, au Mans ? 

Le village en tant que structure anthropologique se caractérise par un fort sentiment d’appartenance des habitants qui se connaissent entre eux sur plusieurs générations et qui sont liés au territoire local davantage qu’à une abstraction de république ou de patrie. Le village recèle, selon Durkheim, les caractéristiques du clan.

« Il ne compte pas - ou presque pas - d'habitations citadines occupées par des personnes vivant un autre genre de vie que les paysans, pêcheurs, éleveurs ...»

 Les passants qui se croisent échangent au moins une forme de salut.  La rue est l’endroit où les enfants grandissent aussi bien en jouant entre eux que lorsqu’ils se font interpeller ou discutent avec les adultes. La vie se passe dehors dans le village. La plupart des cours et des jardins communiquent, de sorte que les enfants font l’école buissonnière autant que l’école de l’instituteur du village. La maison est rarement utilisée dans la journée (sauf en hiver). Lorsque le climat le permet, les repas se préparent et se prennent dans la cour, devant la maison, sous un auvent ou sur la terrasse. 

Le village a été utilisé comme métaphore : « Le « Mouvement pour les villages d'enfants » a été fondé en France en 1958. Mais sa préhistoire remonte à 1943, année où Mme S. Masson, assistante sociale de son état, avait commencé à recueillir, dans une maison de Levallois, des orphelins et à les élever comme frères et sœurs, en les traitant comme ses propres enfants.»

 Nous remarquons ici que le professionnel vit avec les enfants et leur lien revêt la forme d’une adoption.

 

Les structures modernes de placement d’enfant n’ouvrent pas sur la rue. La moindre sortie de l’enfant est non seulement contrôlée, mais dès que l’enfant quitte les murs, s’en va faire un tour, son acte est qualifié négativement en tant que « fugue » et signalé à la gendarmerie ou à la Brigade des mineurs. 

Les lieux de placement sont rarement intégrés dans la vie sociale du village. Ils sont peu fréquentés par les autres familles du voisinage. Les enfants qui habitent aux alentours demandent rarement à y venir pour jouer avec leurs « amis » placés. Nombre de ces Maisons d’enfants à caractère social (dès fois que les nomes n’infligent pas des stigmates !) se trouvent isolées des autres habitations. Entre les murs et les clôtures, la vie revêt quelques formes doucement carcérales qui s’exprime dans le témoignage d’un jeune : « On s’ennuie mais le pire peut arriver à tout moment. Brusquement, un geste, un cri déclenche l’alerte entre les enfants, un sanglot, une bousculade... puis tombent les réactions énervées des adultes, les ordres et les sanctions. L’ennui et le pire se côtoient, de sorte que l’on ne se repose jamais. Je ne me souviens pas d’avoir vraiment dormi et rêvé pendant mon placement.» 

 

Quand je rentre dans ces lieux où résonne les «jeux» de clés et les bruits de serrures, je me demande combien d’enfants placés ont grimpé dans les arbres qui poussent dans la cour ou aux alentours d’une MECS située dans un village ? 

Il y a trois ans, la directrice d’une « maison » nous faisait visiter la cour de l’établissement, recouverte de béton en nous expliquant que les arbres centenaires avaient été abattus « pour éviter aux enfants toute tentation d’y grimper, car cela pourrait les mettre en danger.»

 

Le village constitue une unité culturelle cohérente dans laquelle les parents inscrivent leurs enfants sans être surplombés par l’obsession de la surveillance et de la maîtrise du danger.

L’enfant institutionnalisé grandit dans un univers opposé à la configuration anthropologique de « village ». Les professionnels formés, embauchés et rémunérés y viennent travailler. Leur propre « village » se situe ailleurs et ils tiennent à ne pas habités sur les lieux où ils exercent leur métier.

 Aussi, le village est antinomique avec la démultiplication des intervenants salariés qui établissent avec l’enfant des rapports de travail. 

Pour que le dicton africain puisse quitter l’utopie et devenir porteur de sens en France, un changement des rapports de réciprocité entre les trois « instances » de responsabilité devrait s’accomplir. Je pense aux rapports entre les parents, les professionnels et les autres membres de la société civile.  C’est à ceux qui ont le pouvoir et l’autorité d’intervenir dans la vie privée des familles d’ouvrir les portes et les mots aux parents. 

Le village pourrait commencer dans la visite médiatisée, à condition que l’on applique dans nos actions le principe de l’hospitalité, de la créativité sociale et de la réversibilité.

Le village pourrait s’installer dans la formation des professionnels et des experts pour qu’ils fassent un « pas de côté » en réfléchissant aux effets produits par leurs écrits en terme de ... Village. Il s’agirait de se former à la philosophie pour libérer la langue officielle des adjectifs disqualifiant les fonctions symboliques et les liens dont tout enfant a besoin pour grandir. Cela exige de faire le deuil des dispositifs qui fétichise l’enfant en danger ou l’enfant mort.  Et de reconstituer la verticalité de la parole et de la promesse dans les expériences que les familles feraient avec la mobilisation de nos compétences. Les rencontres entre parents et professionnels devraient aboutir à ce que l’on puisse se dire «au revoir» en toute confiance et dignité. Les professionnels devraient découvrir une manière de s’adresser aux parents, de sorte que les actuels termes utilisés dans les courriers envoyés à leur domicile sous couvert d’ «informations préoccupantes» restent une page marquée par la honte, mais une page que l’on déchire et jette à la poubelle pour écrire une nouvelle.

Certes, les institutions doivent garantir à l’enfant « un trajet pour prendre sa place d’homme ou de femme dans le social et ce trajet, non seulement nous ne pouvons pas lui laisser faire l’économie, mais, de plus, nous avons à lui venir en aide pour qu’il puisse l’accomplir dans les conditions les meilleures.» 

Le passage d’un enfant vers sa singularité d’adulte qui assume ses responsabilités est composé de nombreux processus que la loi du 5 mars 2007 s’efforce de ramener au premier plan en parlant du développement et du projet pour l’enfant.

Le fait de protéger un enfant implique une promesse que la société - via les professionnels - fait à chaque enfant :transformer la « dette de mort » évalué dans un danger en un « don de vie ». Toute politique de protection de l’enfance se trouve dans l’obligation positive de formuler une promesse d’avenir et de la tenir. Cette ouverture pragmatique n’est pas une affaire de moyens mais de choix et de changement de posture dans nos institutions de protection de l’enfance en 2013.

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Published by Maria Maïlat
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