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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 17:23

«On ne vient pas dans un désert pour parler de Flaubert.» Zweig. Et pourtant. C’est à l’opposé du complexe Bovary, à l’endroit où l’amour entre un homme et une femme bascule dans l’Amok, que Zweig situe le lecteur. 

 

Avant-hier, je l’ai racheté à l'aéroport et lu pendant le vol Paris - Los Angeles.Avant d’arriver pour la première fois aux Etats Unis, une histoire connue en décembre m’oblige de relire Amok.

 

J’ai besoin de ce roman lilliputien, compact comme un météorite tombé de nulle part, pour comprendre et contribuer à la réflexion de gens qui accompagnement des enfants confrontés à un double meurtre: un homme tue sa femme et se suicide devant leurs enfants. J’ai évoqué l’Amok comme état meurtrier éprouvé d’une manière totale. Un don total de vie qui a basculé dans les ténèbres. Ce n’est pas la mort, mais c’est le trop de la vie non-vécue qui implose dans la tête d’un individu et qui fait des ravages: il tue et se tue. Cet acte, c’est l’amok. Dans d’autres cultures, l’amok tue à l’aveugle. On l’identifie, on le connaît, on le reconnaît même si on ne peut pas le prévenir. Dans l’histoire dont j’ai pris connaissance en décembre, l’homme avait été plusieurs fois «identifié», les gendarmes sont passés à la maison, confisqué ses armes de chasse… les amis, la famille et surtout son épouse, ont essayé de «faire quelque choses pour l’empêcher». Mais dans l’amok, l’empêchement bute contre la force de la mort. L’homme finit toujours par être son instrument implacable, comme si la loi de la destruction a toujours une longueur d’avance sur le raisonnable. Comme si l’excès que la mort induit dans notre vie ne peut pas être contenu juste par la mesure ou les mesures raisonnables. La raison et le raisonnable sont des piètres instituteurs devant la force destructrice que notre monde humain engendre.

 

Amok. Il faut un mot granitique que l’on ne puisse pas changer par la traduction, un mot qui nous tient face comme un coup de poing, un mot qui nous affronte et nous oblige à le dire et à l’écrire de la même façon dans toutes les langues. Un mot qui nous oblige à être dans la vigilance, l’effort pour induire un peu de «naturel», du positif, de l’amour et de l’amitié dans nos actes et nos institutions.

 

Ainsi, le mot AMOK reflète immédiatement le centre abstrait de la destruction que l’homme porte en lui. Tout homme. Et toute institution surtout lorsqu’elle s’arroge une mission de protection qui justifie son équipement sophistiqué d’outils de guerre, de lutte, de signalement, d’intervention, de sanction pénale. 

 

Ce mot affronte la pensée humaine, dessine au couteau les limites de notre impuissance de comprendre, nous rabaisse à l’enfance. Il repose la question du tabou du meurtre dans notre société obsédée par le «tabou d’inceste».

 

Ce mot nous oblige à prendre en compte davantage la mise en scène de la vengeance, du judiciaire à la mode, de la victimisation des enfants (qui est la pire chose qui peut leur arriver après l’amok de leur père). Seule une narration à la première personne du pluriel (de la fratrie), une narration remplie de ratures, d’hésitations peut faciliter le retour vers la vie de ces enfants. Une narration à petits pas qui leur ouvre des souvenirs neutres, des espaces de respiration, des détails qui remettent en mouvement l’espoir, la pensée, l’oubli heureux. Ils doivent oublier, certes, mais pour mieux se souvenir de leurs mère et père. Et de leur vie de filles et de fils.

 

Je porte un regard critique sur la victimisation des enfants: ce rituel détruit des vies, notamment dans la protection de l’enfance. L'étymologie du mot "victime" a été noyée dans le déluge d’outils d’observation, «évaluation» qui détruisent la séparation entre vie privée, vie sociale et qui détruisent en même temps l’éthique dans les institutions... 

 

Il a fallu ouvrir le deuil à l'aide de Zweig pour accompagner les enfants rencontrées en décembre vers leur seconde naissance... Et vers les fêtes de Noël.

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Published by Maria Maïlat
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