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17 septembre 2011 6 17 /09 /septembre /2011 19:19


 

«C'est de la Dame Blanche que je parle lorsque je parle du taureau, puisqu'elle lui délègue ses pouvoirs et n'épousera que le torero que le taureau tue.»  

 

Dans ce texte quasi-enfantin, Jean Cocteau marche sur les traces de Genet, de son Funambule. Mais face au risque pris par le corps, Genet pousse plus loin la fascination, l’incitation à la trangression. Le Funambule de Genet c’est de la corrida. On peut le traduire et le porter en triomphe sous les habits de lumière de la mort tragique.

 

Mais lorsque le torero s’improvise parleur, on bute parfois contre la langue trop proche de celle des peintres. Peintre muet que l’on oblige de «faire» des phrases abstraites. Comme ce dialogue de 2002 à la féria de Nîmes: «... avant que les muleteros rentrent, au moment où on nettoie la piste, ce qu'on voit le mieux, c'est la ligne courbe de l'arastre, mais aussi les passes, les mouvements... il reste sur le sable la mémoire de la faena, enfin, pour ceux qui savent lire par terre, comme les Indiens.»

 

Avant de se retirer des rudes, un Grand posait comme principe qu’un torero doit être prêt à se faire tuer «douze  après-midi par an.» C’était José Tomas Roman, en mai 2002.

 

Le corps du texte et celui du torero doivent, un jour, se toucher: autrement, l’écriture se défait, tombe en poussière, l’oubli la recouvre. Cuervo limpio. Curo Romero:

 

«La véronique, je la donne avec tout le corps, depuis les cheveux jusqu’au gros orteil...» 

 

«Le sentiment surgit depuis les cheveux jusqu’au gros orteil.»

 

Curo Romero parle d’un corps qui commence par l’exercice de l’oubli. L’oubli se situe dans le poignet de la main qui tient le stylo, l’étoffe de soi-même.

 

D’abord, il faut oublier son corps jusqu’à ce qu’il surgit dans le mouvement, le rythme, dans le poignet cassé à force de tenir le fil du funambule dans l’écriture.

 

Le corps du Christ, archétype du sacrifice humain porté, inscrit dans la langue, depuis nos cheveux jusqu’aux gros orteils, depuis les indiens Guayaki jusqu’à nous. Jusqu’au torero.  

 

Et chanter au rythme du silence qui tombe dans une compla:

 

«Quand serions nous, ma petite,

Comme les pieds du Christ,

L’un au-dessus de l’autre,

Un petit clou nous unissant à deux?»

 

Michel Leiris dédie son "Miroir de la tauromachie" à Colette Peignot, alias LAURE dont Georges Bataille n’a jamais achevé le deuil. Il a publié les écrits de Laure. Le bruit courrait qu’il gardait de nombreux exemplaires de ce livre dans sa maison de Vézelay, située en face d’un bistrot tenu, à l’époque, par trois soeurs bien en chair, bistrot que d’aucun avait surnommé «les six fesses».

 

«Miroir de la tauromachie»: je garde celui édité par mon ami Georges Monti que j’ai perdu de vue. Pourtant nous nous sommes retrouvés dans un esprit fraternel dès la première rencontre. Une sorte d’amitié hors temps, hors espace. 

 

Le livre de Leiris, je l'ai acheté à Bucarest: l'exemplaire m’a coûté 814 LEI. Il porte le tampon du Centre culturel français d'Egypte...

 

Michel Leiris plonge son miroir-spéculum dans «cette souillure aux apparences fastueuses, cette corruption introduite dans ce qu’on aurait pu croire n’être que pur courage» et qui nous tranche la main droite pour mieux éprouver la frontière entre la douleur et la joie. La main droite tranchée fait partie de mes cauchemars récurrents.

 

Ouvrir Vénus, ouvrir le corps, chercher «la fêlure» qui donne vie à la beauté. 

 

Etre en décalage, entamer la déviation, la dissonance, le sang, le viol, le dépassement d’un ordre idéal faisant fonction de consensus. 

 

La corrida et/ou l’écriture se répondent: nulle concession aux apparences, mais vision du creux, de l’évincement, du trou au milieu du front, du rire enfermé dans le noir, de la licence mise en abime jusqu’à la destruction du sens. 

 

L’idole nommé «sens» qui règne partout, ici, il se dissout dans le sable que les muleteros nettoie. Les ratures font office de muleteros.

 

L’écriture se confond avec la prise de risque pour que l’écrivain soit le toro et non pas le torero, comme pense Michel Leiris. 

 

C’est bien le toro, l’écrivain devant le miroir du torero. 

 

Dès les premiers gestes commence la prise de risque d’un corps à corps mortel. 

Non pas pour chercher à se faire tuer - ni même pour tuer - mais pour dépasser la survie, transgresser la limite de la langue, l’arracher à son état pépère, maternel.

 

Leiris encore: «Il n’est pas besoin de solliciter beaucoup de faits, ni de les fondre dans le creuset d’une interprétation pour constater que la corrida tout entière baigne dans une atmosphère érotique.» 

 

La passe appelle le corps nu qui doit régler ses mouvements pour grimper, monter les cercles jusqu’au paroxysme. Je me souviens qu’à mon arrivée en France, habitant près de Notre dame de la lorette dans un hôtel de passe, je me suis demandée si mon corps aurait pu passer de l’autre côté de la nuit dans une passe. La véronique accrochée aux paupières.

 

Coït et transfiguration dans un gémissement que personne ne confond avec nul autre cri. Coït interrompu pour mieux le recommencer, le répéter jusque’à en mourir. 

 

La corne fascine, transperce le noir, se fait fondre dans une véronique sous l’œil de la Vierge Noire. Ou la Dame Blanche.


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Published by Maria Maïlat
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