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2 avril 2009 4 02 /04 /avril /2009 12:43

L’insulte dans la bouche des enfants et des jeunes pris dans le processus de judiciarisation de l’éducation et de la transmission entre les générations

Qu’est-ce qui se passe-t-il avec la langue française dans un espace, tel qu’un centre fermé ou une “maison” où l’enfant (le jeune) affublé de l’étiquette “troubles de caractères” (néologisme datant de notre époque, 1951, selon le Petit Robert) est placé?

Comment comprendre les insultes proférées par les jeunes “contre” les autres personnes? Pour éviter de tomber dans la réplique punitive de l’institution qui rappelle les rites de vengeance des peuples “primitives”, faisons plutôt un petit détour par notre culture.

Dans notre culture occidentale, les mots ont suivi leur propre histoire génératrice de l’entre-deux: lorsqu’on dit “arbre”, le mot ne colle pas à l’arbre. Nous sommes les auteurs de la pensée dialectique où le langage nous permet de signifier une chose et, en même temps, de signifier l’abîme ou l’inquiétant profondeur entre le mot et la chose, entre le mot “arbre” et l’arbre. De plus l’arbre se décline en diverses autres mots et choses (sapin, boulot, hêtre, noyer...). Quels seraient les liens entre ces mots, arbre, sapin, boulot, noyer, hêtre? Aucun, si ce n’est la force de la raison qui les lie et qui signifie aussi qu’ils ne sont pas liés “naturellement”. Ce qu’on appelle “nature” est une construction de la raison. Mais la raison construit en même temps son abîme, sa part d’inconnu qui suscite l’angoisse de chaque homme. 

Il existe donc, une séparation troublante entre le concept (le mot) et la chose. Mais cette dialectique s’arrête au cri de la peur, de la terreur. Personne ne peut raisonner lorsqu’il est jeté dans la terreur, dans l’incompréhension de ce qu’il lui arrive.

Dans une culture reliée à la transcendance de l’invisible et d’un créateur, l'adresse de l'angoisse est dirigée vers ce Dieu.

Mais que ce passe-t-il pour une culture fondée sur l'immanence où l'homme doit prouver ici et maintenant contre vents et marées qui il est par son comportement immédiat, visible, explicite? Dans cette culture, les choses ne sont pas si simple comme veulent le dire certains experts: quoiqu'il arrive, il faut que l’homme éprouve une forme d’ancrage et de protection dans un environnement dont il est l’habitant. Chacun d’entre nous doit accéder à la condition de l’habitant pour pouvoir réfléchir et concevoir la manière dont il s’exprime et s’adresse aux autres. Ce préalable éthique est clairement exprimé par l’étymologie du mot ethos=habiter (cf. Heidegger). Ce préalable éthique devrait présider à la conception des lieux d’accueil. Sans cet accueil éthique qui est de la responsabilité des adultes, la raison de l’enfant (du jeune) déserte le rapport verbal entre lui et les hommes pour laisser la place à des expressions incongrues, borborygmes chez les Grecs anciens, cris et insultes, autant de pertes dans l’angoisse angoissante.

Cependant, un paradoxe vient percuter ce blocage qui est de l’ordre de l’évidence pour un éducateur qui réfléchit à sa pratique. Ce paradoxe trouble les évidences. 

Le paradoxe de la raison. Historiquement, la raison aboutit au néopositivisme, ce qui fait que la raison est désormais située à même le cerveau de l’homme comme un “bien naturel” que chacun se doit de mobiliser sur commande et d'utiliser “utilement”. Mais cette raison néopositiviste n’est qu’une sorte de “radicalisation de la terreur mythique” des Anciens, transformée en exigence de maîtrise: il faut tout maîtriser, même quand l’enfant (le jeune) est déplacé/déclassé de sa condition humaine d’habitant de l’espace dans lequel il vit. Comme si dans n’importe quelle condition, la raison, abîmée dans la terreur et la désaffiliation, pourrait être extirpée et recyclée en maîtrise des choses et donc, en langage. Cette néopositivisme relève d’une mystification de la raison. Mais dire que le langage des jeunes rabattu sur l’insulte est un produit ultime, fétichiste de la raison mystifiée est un tabou que l’on ne peut interroger sans provoquer un retour de méfiance et parfois, un retour de déni. Et pourtant: que se passe-t-il pour un jeune “placé” dans un lieu où il sait qu’il n’est pas l’habitant, il n’est pas chez lui? Un jeune (ou enfant) que l’on déclare en fugue et que l’on punit (verbalement ou par un signalement à la Police) dès qu’il cherche à regagner le domicile de ses parents ou d’un homme qu’il considère digne de confiance? Et le jeune interdit d’explorer la vie environnant “la” maison où il est placé? Il faudrait pouvoir partir d’une relecture de ces lieux d’accueil avec la volonté de changer les conditions et le statut de l’enfant ou de jeune que l’on est censé non seulement accueillir mais aider à grandir. Quelles sont les conditions d'intelligibilité, quels sont les liens internes qui permettent au jeune de se penser en tant qu’habitant avec une adresse et une vie ancrée parmi les hommes (en dehors des liens professionnels, payés, mal-payés de surcroît)? Nous ne savons pas répondre seuls à ces questions… Mais avons-nous une langue capable de répondre aux enfants qui s’abîment dans le cri de la terreurs, borborygmes, insultes ? 

Notre volonté de prédire leur défaite, leur délinquance nous piège puisqu’en même temps, nous produisons les conditions utiles, efficaces de leur enfermement avant même de les aider à construire leur expérience de la normalité avec les hommes, avant même d’avoir acquis l’expérience d’habiter la langue et l’affiliation avec les adultes. La boucle est vite bouclée lorsqu’ils se retrouvent jugés comme s’ils étaient naturellement (génétiquement?)… dangereux. L’anthropologue se demande s’ils ne constituent pas la matière nécessaire à la survie d’une culture de l’immanence fondée sur la dichotomie qui tracent les frontières entre les civilisés et les sauvages, le bien et le mal, les sous-hommes nécessaires  à alimenter l’idée même de ce que l’homme devrait être et ne pas être. Notre difficulté est de situer la normalité et de l’instituer pour les enfants et les jeunes dans l’agora, dans les institutions qui composent le devenir de l’homme dans la cité.

Comment mettre au travail le fait que l’insulte proférée par un jeune n’est pas une adresse puisque le jeune lui-même ne sait pas quelle est son adresse dans une institution, quelle est sa part d’intimité, d’habitation non-soumise au contrôle? Les jeunes vivent dans des lieux transparents où les adultes ont le pouvoir de pénétrer selon le règlement, d’une manière légale. La violence est donc niée par cette légalité. Mais elle n’en est pas moins destructrice.

Comment faire un pas de côté pour sortir le jeune de sa condition de sous-homme proférant des insultes? Comment faire un pas de côté par rapport au “projet institué” pour lui (poussant la perversion jusqu’à dire que ce projet est le sien)? Projet impossible, prolongement de la fatalité d’avoir été jeté dans le monde par des parents  stigmatisés à leur tour...

La raison et la langue de ce mécanisme néopositiviste n’est pas seulement le point aveugle de la pensée éducative “spécialisée” de la France, mais aussi le plus redoutable des forçages vers une identité de heimatlos, mot perdu, resté étranger à jamais, mot marginal de la langue française.

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Published by Maria Maïlat
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commentaires

dissertations 22/07/2009 16:55

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