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8 avril 2016 5 08 /04 /avril /2016 21:46

Dans la Vie mutilée, Adorno formule la question que le peuple allemand aurait dû se poser au moment de la mise en mouvement de la "machine Hitler" : "contre qui se retourner?"

La masse dont nous faisons partie tangue comme un vieux paquebot et ne se pose pas la question. Et même quand elle émerge un peu, on l'élude et le matraquage des médias dans leur chasse aux sorciers (terroristes!) sert aussi à ça.

La masse "civilisée" accomplit tous les jours ses entraînements pour peaufiner la torture devenue une représentation sociale ordinaire : la torture des corps exposés à la Télé, dans les images, des corps réduits à une chair de misère, à la boue, des corps dont le visage s'estompe sous les traits enfantins d'un cadavre d'enfant. Ces corps torturés, jetés au-dehors de nos maisons flottent dans les images mieux que les nuages de Tchernobyl, car ils s'avèrent sans conséquence sur notre santé et nos projets de vie.

Ces corps font partie du paysage qui nous habitue afin d'accepter que la torture soit davantage un lieu commun. Cette entreprise est rodée depuis les camps allemands où l'on "torturait sans entrain" avec la conscience du devoir accompli.

La torture est plantée dans le décor européen, elle se naturalise collée au paysage comme une intempérie, une inondation, un pic de pollution, un accident de circulation : une chose inscrite dans l’ordre de ce continent, même si, parfois, quelques soubresauts affectifs font frissonner nos neurones. Mais ce continent a un savoir-faire : il sait créer des camps, circonscrire des enclos entourés de murs et de barbelés absorbant la torture pour protéger le "bon peuple".

Ce n'est pas notre corps qui est réduit à un tas de "chair et os mélangés" ou à un tas de quelque chose sans nom. Les mots se vident de sens lorsqu'on exerce uniquement, d'une manière répétitive, l'indignation "internet" ou la description (par les mots ou par les images documentaires).

Ce n'est pas notre enfant qui se noie dans la boue, pire qu'un chaton. Même la condition animale est interdite pour ces corps torturés, car nous ne mangeons que de la viande saine, tuée proprement. Le "scandal des abattoirs" tombe directement dans nos assiettes, tandis que la torture des corps "humains", présente dans notre quotidien d'images, ne nous empêche pas de manger, de « surfer » ou de programmer nos vacances, bien au contraire, cela donne une forme d’allégresse plusieurs fois par jour, on n’y pense même plus. Et les vacances gagnent en valeur, car c’est notre liberté de ne plus entendre parler de ces corps torturés, mutilés, vidés de toute appartenance à l’humanité: on débranche l’ordi, plus de portable, plus de News et on se prélasse devant un verre de rouge ou après une randonnée comme du temps de Vichy.

Ceux qui après Vichy allaient voir les documentaires sur Auschwitz et s'écriaient "plus jamais ça!", ils ont légué à leurs enfants et petits-enfants des schémas mentaux de la torture. C’est la façon de vivre avec la torture inscrite dans les mots et les images. Elle ne provoquent certainement pas de la jouissance, mais un réflexe rapide (comme le clignement de paupières) d'indignation équivalant du devoir accompli. Après ça, on peut même fumer une cigarette, faire l’amour, donner à manger au chat.

Le seuil de tolérance de ceux qui vivent avec la torture comme les villageois polonais vivaient à côté des camps, ce seuil d'acceptation de la torture est effacé. Rien ne semble ébranler l’ordre et la marche des nations.

Les corps qui défilent sur nos écrans ne sont même plus les "autres", car même la place de l’autre est prise : nous aussi, nous sommes des victimes, et il suffit de citer "Bataclan" pour que toute l’altérité bascule du côté de nos impôts. Ainsi, les corps torturés sont délogés aussi bien de la place du frère ou de la soeur, que de la place de l’autre.

Notre désir inassouvi de reconnaissance nous pousse à recherche le bien-être dans la médiocrité de nos habitudes répétitives, dans la plainte et l’indignation et le recours aux thérapies de bien-être au sein même de cette planète où la torture est visiblement la première occupation des Etats évolués et de leurs homo faber.

La torture en tant que lieu commun rend caduque la capacité de l'homme de penser. Le mensonge est le seul maître de la vérité et le pouvoir est le seul maître du mensonge.

Celui qui exerce le plus petit pouvoir est un possible tortionnaire par la force des choses et il lui faudra du talent et de l'imagination pour limiter son pouvoir de nuire en affirmant que ce qu'il dit ou fait c'est la vérité et en éludant le fait que la vérité est fabriquée par le mensonge. Le mensonge conduit loi aux pires. il est en avance dans le temps, Monsieur Adorno, je vous cite.

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Published by Maria Maïlat
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