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13 août 2015 4 13 /08 /août /2015 12:44

Le siècle dernier avait connu une petite brèche par où la folie a pu passer sillonner les rues et troubler les quartiers. Dans certaines villes autour de la Méditerranée comme à Nicevivaient des fauves faits femmes. Des lionnes entourées de dompteurs-soignants depuis leur enfance, «suivies» par les assistants sociaux mais qui avaient su imposer leur liberté dans l’évasion et l’égarement. Mimmi était une des plus belles lionnes sur sa bicyclette jaune cabossée. Une énorme crinière aux mèches tire-bouchonnées et des grands yeux très clairs, exorbités, composaient une tête de Gorgone qui aurait pu repousser les Huns s’ils s’avisaient de franchir le Var. Elle trimbalait sur son petit porte bagage la moitié d’un magasin de produits de nettoyage. Parfois, elle stoppait net son vélo pour ramasser un boulon ou pour surveiller le fonctionnement d’un feu rouge et les comportements des piétons ou des chauffeurs. Elle engueulait ceux qui n’attendaient pas que le feu passe au vert. Le plus souvent, elle était occupée à astiquer une porte cochère, à balayer et à laver l’entrée et le trottoir tout en pestant contre les sales gosses de « cetteville ». Elle avait pris en grippe les gens qui avaient besoin de conforter leur image de maître en tirant un coup sec sur la laisse d’un chien. Les crottes, tantôt elle les ramassait soigneusement dans des sacs en plastique, tantôt elle les mettait dans un petit sceau, y rajoutait de l’eau, touillait longuement la mixture puis, à l’aide de son balai, elle l’étalait sur un mur lépreux, déjà sali par la pisse, la pollution et d’autres choses anciennes. Elle ne s’attaquait jamais aux murs ravalés. Quand elle remontait sur la selle minuscule du vélo, ses fesses illustraient l’expansion des supermarchés et la surabondance de produits gonflés de graisses et d’hormones. Son jeune corps de lionne cachait une gracieuse capacité de prendre des virages comme les motards aux rallyes et de rouler sans garder les mains sur le guidon. Elle avançait comme si les vents de la savane la portaient. Mais ses muscles étaient noyés du cou jusqu’aux genoux. Les dépôts adipeux se boudinaient autour de ses mollets tremblants pendant que ses pieds de Cendrillon pédalaient. Parfois, elle campait devant la Mairie et appelait à la cantonade le Maire et les élus en les traitant de tous les noms d’oiseaux.

Chaque lundi, elle lavait sa bicyclette, transférait les affaires du porte bagage dans le garage d’un de ses ex- qui vivait à la Trinité. Vêtue d’une robe bleue flottant autour de sa bicyclette, la crinière hirsute surplombée d’un minuscule chapeau chargé d’une grande couronne de fleurs qui tenait en équilibre par miracle, Mimmi sillonnait les beaux quartiers de Nice, de la Promenade des Anglais jusqu’en haut de Cimiez pour coller sur les clôtures, les poteaux et les panneaux de publicité un chapelet de petites annonces écrites à la main d’une calligraphie minuscule que l’on ne pouvait lire que si on s’appliquait vraiment : « jeune femme seule charmante obéissante en plein autonomie sachant faire le ménage le massage l’apéros aimant les animaux sauf les petits chiens qui crottent sur le trottoir cherche jeune homme brun de préférence célibataire avec ou sans AAH homme sérieux compte épargne aimant la poésie de maurice Carême que voici j’aime ma mère et je ne dois surtout pas dire pourquoi. »

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Published by Maria Maïlat
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