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11 février 2015 3 11 /02 /février /2015 00:18

"La montée récente de la déscolarisation est une manifestation symptomatique des procédures d’étiquetage et de disqualification à l’œuvre à l’École." (Béatrice Mabilon)

Gunther Anders dans l'Obsolescence de l'homme (1) met en évidence la déshumanisation des systèmes censés transmettre les valeurs, des savoirs faire et savoir vivre, valoriser les cultures existants sur un territoire, bâtir des passerelles entre les cultures et les langues, éduquer, guider l'homme vers des espaces intelligibles qui le rend plus riche humainement, plus en harmonie avec les autres hommes. La déshumanisation repose sur la construction des catégories négatives en partant de l'idée que l'institution (dont l'Etat, la justice) œuvrent au nom du Bien et de la vérité. Ce postulat fausse d'emblée tout processus humaniste et enferme les gens depuis leur enfance dans un statut ou une identité de l'échec, de la honte, de la mes-estime de soi qui peuvent les conduire vers les territoires de la mort (suicide, meurtre, enfoncement dans ce que Gadamer appelle les déchets humains).

Qu'en est-il de la fabrication des déchets humains que l'on peut observer en examinant certaines pratiques pénales de l'Education nationale avec la complicité du système judiciaire et le "politiquement correct" assimilés par les gens de gauche comme de droite. un de ces mécanismes de nég-humanisme (c'est à dire d'utilisation des principes de droit et d'éthique pour fabriquer de l'exclusion et du déchet humain se résume ans ce titre publié partout le 10 février 2015 en France :

"Quatre mois de prison avec sursis pour l'absentéisme scolaire de son fils"

Cette condamnation est un "symptôme" de ce qui se passe au niveau national dans les établissements de l'Education nationale comme dans les dispositifs de protection de l'enfance.Inutile alors de parler de "zone prioritaire d'éducation" si nos fondamentaux d'action et d'interprétation des vies humaines ne changent pas. Si les repères et les grilles instituées par les puissances des ministères, des écoles, des tribunaux ne changent pas, il y a un hiatus absolu entre les annonces des principes politiques de droit et d'éthique social et les grilles de lecture et d'action des institutions et des pouvoirs.

Cette mère et son enfant sont des objets ballottés dans les dispositifs et les écrits des travailleurs sociaux du Conseil général, des associations, de la Police, chaîne analogue à une fatalité sans issue qui "culmine" par cette condamnation.

Mais quand il s'agit d'évoquer la responsabilité des professionnels, d'interroger leurs représentations, leur absence de formation solide dans leurs pratiques d'intervention, lorsqu'il s'agit de faire une analyse de contenu de leur vocabulaires chargé de négativité projetée sur la vie des familles déjà durement touchées par la précarité, la pauvreté et l'exclusion, l'anthropologue se trouve devant un mur dix fois plus grand que le mur de Berlin et devant un déferlement d'affects et d'amour propre des professionnels. C'est plus facile de sortir du chapeau, la culpabilité des parents : culpabilité et responsabilité sont autant des mots flous que l'on utilise au petit bonheur la chance.

Les parents dont les enfants ne se conforment pas aux normes de l'institution sont catalogués comme des ennemis par les professionnels, les institutions. Et leurs enfants aussi. Le vocabulaire du Procureur de la République - relayé par les médias - est instructive dans ce sens : il situe d'emblée l'enfant dans le champ sémantique de la délinquance. Le procureur parle de "récidive" et non pas d'"absentéisme". Le mot "récidive" remplace le terme "absentéisme" dans la bouche du procureur de Valenciennes, François Pérain.(1bis).

Et la sentence grave tombe comme une guillotine:

"Le 5 février, elle est condamnée par le tribunal correctionnel de Valenciennes à quatre mois de prison avec sursis, pour soustraction sans motif légitime à ses obligations légales au point de compromettre la santé, la sécurité, la moralité ou l'éducation du mineur. Elle encourait deux ans de prison ferme maximum."

Cette condamnation en 2015 renforce une "compulsion de répétition" vengeresse et inique entretenue par l'Education nationale qui évite de se poser les vraies questions sur les causes réelles de l'absentisme scolaire. Car un tel questionnement sérieux, scientifique devrait inclure l'établissement scolaire qui est une des principales sources de l'absentéisme scolaire. L'école fabrique l'absentéisme comme elle fabrique l'échec.

Depuis que le mot "parentalité" a été introduit par les pédo-psychiatres dans la vie des gens de ce pays (en 1999 dans le jargon psy et en 2004 dans Le Robert), il sert de bouc-émissaire ou cache-misère d'un système éducatif qui s'accroche à un modèle agonisant.

Rappelons que cet enfant allait à l'école. Certes par intermittence, mais il était en contact avec les enseignants, le proviseur, les travailleurs sociaux et avec ses camarades. Et tout ce monde disparaît par le truchement de ce procès! Le proviseur devient témoin à charge contre la mère et le procès fait disparaître sa fonction de responsabilité. Comment est-ce possible de voir que les fonctions de responsabilité des institutions s'arrogent une totale irresponsabilité ?

La mère est mise au ban, stigmatisée sur la place publique, seule, absolument seule, sur une planète déserte, condamnée. Elle regarde comment son enfant? Et l'enfant ? Qu'est-ce qu'il peut comprendre? "Un contre tous", c'est la loi de plus fort et lui, l'enfant, avec sa mère, ils font partie des vaincus, des coupables, des récidivistes (comme dit le procureur de la République François Perrin ?

Dans ce procès inique, ce sont les principes du droit qui se trouve bafouer : la proportionnalité, l'égalité et la dignité. La presse cite aussi "une condamnation dans un cas similaire avait déjà eu lieu en mai 2010, avec une peine de prison de deux mois avec sursis prononcée par le tribunal correctionnel de Laon dans l'Aisne, a dit mardi à l'AFP le ministère."

Je n'ose pas demander quel est le nom de cette mère et de son enfant habitant à Valenciennes.

Et parlons du stage de parentalité auquel "la mère n'est pas allée", chef d'accusation du proviseur et témoin dans ce procès inique ! Je suis bien placée pour vous dire que personne, absolument personne, ne sait faire des stages de parentalité, personne ne sait de quoi on parle. La parentalité est un concept vide, un néant. Autant parler d'un stage pour chats soumis à l'injonction de devenir des kangourous. Mais la "parentalité" fait mousser les intervenants dans des colloques et fait tourner la marmite des instituons, la parentalité se transforme en financement, paie des psychologues, des psychiatres et des travailleurs sociaux. Pourtant nous avons des recherches en sciences humaines qui mériteraient d'être connues et étudiées par les magistrats, les élus, les directeurs de collège et les enseignants, s'ils avaient la curiosité de suivre des stages de formation continue. Je pense, par exemple, aux travaux de Béatrice Mabilon (2) qui analyse le processus de fabrication de la déscolarisation par l'école.

Au lieu de gaspiller l'argent et la crédibilité des fonctions d'autorité de ce pays, les magistrats et les fonctionnaires devraient s'atteler à un vaste chantier de déconstruction des discours de leurs institutions et de leur puissance exercée pour la mise en échec des enfants et pour le maintient d'un système archaïque fondé sur le mythe de la méritocratie qui produit des déchirures dans le tissu social, déchirures qui ont des conséquences par la suite dans notre société. Des conséquence comme la rupture profonde entre les institutions et les enfant devenus adultes dont l'identité est constituée par une multiplicité de cultures et qui grandissent dans la non-reconnaissance et la stigmatisation engendrées par le "modèle français" d'intégration dont l'école est une des armes fatales. Pourtant, nous avons tous les éléments théoriques, méthodologiques qui pourraient être mises en pratiques dans la formation des travailleurs sociaux et dans l'organisation et la gouvernante des instituions d'éducation et de transmission du vivre-ensemble. (3)

(1) Günther Anders, http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/06/09/l-obsolescence-de-l-homme-tome-ii-sur-la-destruction-de-la-vie-a-l-epoque-de-la-troisieme-revolution-industrielle-de-gunther-anders_1533798_3260.html

(1bis) http://www.msn.com/fr-fr/actualite/france/valenciennes-une-mère-condamnée-à-de-la-prison-pour-labsentéisme-de-son-fils/ar-AA9cGTD

(2) Mabilon-Bonfils Béatrice, Saadoun Laurent, « L'invention de la déscolarisation : l'école face au pluriel », Sociétés 4/ 2002 (no 78), p. 39-54 URL : www.cairn.info/revue-societes-2002-4-page-39.htm.

(3) http://www.cairn.info/revue-informations-sociales-2008-3-page-60.htm

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Published by Maria Maïlat
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